Avec R-0-R’ : Befriending with spirits, présenté pour l’édition 2016 de Jeune Création, Andrès Ramirez poursuit son expérimentation sur l’«organicité » du technologique, en l’étendant néanmoins vers une nouvelle direction : celle d’une fiction de sa ruine possible, et de sa mutation vers une autre forme de vie paradoxale.

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Andrès Ramirez, photo Lechassis

Il ne s’agit pas ici pour autant de réintroduire un quelconque effet de pathos romantique : dans l’imaginaire à la fois délicat et acide d’Andrès Ramirez, le monde perdu n’est pas à déplorer, car le pharmakon(1) chimique de notre monde contemporain, s’il l’a détruit, l’a également « guéri » en lui insufflant une force venue des profondeurs de la matière.

Andrès Ramirez joue ici volontairement sur le double sens de « spirits », qui désigne les « esprits », mais aussi les « substances volatiles », ces fantômes chimiques que nous inhalons dans l’air et qui, d’une certaine façon, nous modifient peut-être insidieusement. Formule moléculaire des cétones, entrant dans la composition des solvants avec lesquels on dilue la peinture, mais que notre corps lui-même produit, R-0-R’ semble ici avoir transmuté la vie organique à force de saturation : agissant comme un larsen moléculaire poussé à son intensité maximale, il a fait s’effondrer toute structure connue. Restent deux animaux, corps graciles nés des « evil spirits », des miasmes atomiques : un serpent, comme une figure anti-édénique, et un chien, véritable cyborg pictural né des noces impossibles de la technologie et de la chimie, qui regarde vers un monde encore à naître, un monde flottant pendu à l’astre-miroir d’un autel post-industriel, où s’accrochent les reflets d’une esthétique à venir.

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Andrès Ramirez, photo Lechassis

Elégant et râpeux, R-O-R’ : befriending with spirits est ainsi comme le rêve psychédélique et délicieusement toxique d’un chamanisme technologique, émancipé de toutes les utopies passées et futures, ambigu dans sa beauté vénéneuse, comme l’est tout pharmakon.

1.Sur la notion de « pharmakon » cf Jacques Derrida, « La Pharmacie de Platon » in La Dissémination, Seuil, Paris, 1972 : Le mot « pharmakon » contient, dans la langue grecque, une ambiguïté, qui le rend « indécidable », puisqu’il signifie à la fois le poison et le remède.