Tout d’abord, j’aimerai revenir sur votre parcours, vous avez grandi en Afrique du Sud, pourquoi avez-vous choisi de faire les Beaux-Arts en France ? Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

J’ai fait deux ans d’école d’art en Afrique du Sud, c’était une école à l’ancienne avec des cours traditionnels de dessin, de peinture à l’aquarelle, de sculpture et d’histoire de l’art.

Depuis mes 6 ans, j’ai toujours rêver d’être pilote, cependant je n’ai pas la vision adaptée et même si j’adore les maths et les sciences physiques, ce n’était pas mon point fort. C’est certainement de là que me viennent mes schémas, car les planètes me rendent dingue. La dernière année, j’ai passé tellement de temps à étudier la physique et les maths pour essayer de devenir pilote que je n’ai pas eu le temps de me consacrer à mon cours d’art. Lors de l’examen final, sans préparation, j’ai obtenu 100% et j’ai pris ça comme un signe, une évidence. Suite à cela j’ai tenté une école d’art, dans le but de diriger un centre d’art ou une galerie diriger et non de devenir artiste. Lors de ma deuxième année, j’ai pris un billet d’avion pour venir à Paris, des vacances seule à 19 ans.

Un an plus tard et grâce à une rencontre, je me suis inscrite par hasard à Cergy.  J’ai adoré cette institution, c’est pour cela que j’y suis toujours restée.

Je n’ai jamais eu de regrets d’avoir fait la première école, car j’avais besoin de ce bagage d’histoire de l’art et de techniques à l’ancienne pour vivre totalement autre chose à Cergy.

Vue de l'atelier de l'artiste. Courtesy Cyrielle BREAN

Vue de l’atelier de l’artiste. Courtesy Cyrielle BREAN

Vos origines influencent-elles votre travail comme par exemple les techniques de divination africaine qui vous intéressent ? Par ailleurs est-ce que des « rites » français sont également à l’origine de vos créations ?

Auparavant, j’ai toujours essayé de créer un art qui était hors de moi-même. Mon parcours, ma personnalité ne devaient pas influencer mon travail. Or, à un moment j’ai eu un déclic et je me suis dit que justement, il faut en parler, mais subtilement.

Toute ma vie j’ai été obsédée par ce que l’on peut ressentir, des vibrations, que l’on ne touche pas, mais dont on connaît la présence.

J’ai toujours été très liée à ce monde des esprits grâce a des expériences personnelles, c’est quelque chose que j’ai accepté mais dont je ne parle pas facilement.

Le mélanges des cultures en Afrique du Sud a développé cette passion pour l’animisme et les esprits. On y trouve sur les boulevards principaux des pharmacies qui vendent des os, des poudres, des émulsions d’une autre culture : celle de l’ouest.

Quand je suis arrivée en France, cela m’a manqué un peu. C’est à ce moment-là que j’ai eu envie de pousser plus loin ma recherche toute seule sur la méditation, l’expérimentation et les pratiques pures et dures !

Bianca Bondi, Traces of a Planetary Past Encrypted in the Nervous System, 2015. Courtesy de l'artiste

Bianca Bondi, Traces of a Planetary Past Encrypted in the Nervous System, 2015. Courtesy de l’artiste

Vos pièces sont à la fois poétiques, oniriques, mais également fortement ancrées dans le réel, comment percevez-vous cette ambivalence ?

Tout commence par des événements qui me marquent profondément. Par exemple, la découverte de Kepler-22B (une des premières planètes habitables), c’est un événement qui m’obsèdais et auquel je n’arrêtais pas de penser. La mort des animaux en masse m’interpelle également, c’est pourquoi j’ai commencé à la documenter. Tous les jours pendant deux ans, j’ai prenais note de quelles espèces étaient mortes, pourquoi et où. J’ai gardé cette liste et au fil du temps il y avais des vrai réponses qui sortait sur leur disparition. Ce sont des obsessions qui me travaillent l’esprit.

Je collectionne ces informations parce que je suis un peu maniaque, puis dans un second temps les transformer d’une manière plastique, pour les oublier.

La poésie est extrêmement importante pour moi. J’ai toujours écrit, cependant c’est quelque chose qui vient par vagues. Je vais avoir un moment où j’écris sans arrêt, puis plus rien pendant 4 ans. En ce moment j’écris beaucoup et quand je n’arrive pas à écrire, je trouve que plastiquement je travaille plus. C’est l’un ou l’autre, donc parfois je n’ai pas de mots pour ce que je fais. Peut-être qu’il y a une petite obsession qui ne sort pas tout de suite et c’est la matière qui prend la place.

J’ai envie que les gens captent ces obsessions, cependant j’ai en même temps envie de garder des choses secrètes. Il est assez difficile de ne pas trop en dévoiler. C’est pour cela que je dis toujours que j’aime quand tout est dans les petits détails, un petit morceau qui se soulève, une petite phrase cachée.

J’ai pu lire que vous puisiez votre inspiration dans la littérature, pour Body Panic I (2014), la lecture de The Savage Detectives de Roberto Bolano aide à percevoir les différents niveaux de lecture de vos travaux, vous référez-vous souvent à des textes ? Pourquoi ?

Quelquefois je réécris ces phrases et je réfléchis beaucoup dessus. C’est à partir de ce moment-là que ces recherches inspirent mon travail. Parfois, une phrase me travaille l’esprit durant des mois, puis je l’oublie et elle revient des années plus tard.

J’ai également lu que vous vous inspiriez des écrits de Carl Jung, de quelle manière percevez-vous ses concepts de psychologie sur votre travail ? Tout comme les notions d’animisme, de spiritisme et de sciences occultes. Personnellement, croyez-vous en tout cela ?

Ce qui m’intéresse chez Carl Jung, c’est le fait qu’il était très attiré par le monde du spiritisme sauf qu’il était obligé de le garder pour lui afin d’être crédible en tant que psychanalyste. Du coup, il faut voir entre les lignes qu’il a mené une vraie recherche profonde sur ces mondes qu’on n’aperçoit pas. Je trouve cela incroyablement fascinant.


Il présente une vraie recherche sur ce monde parallèle des esprits et des phénomènes inexplicables dont je suis certaine de l’existence.


Il y a eu beaucoup de moments dans ma vie où je me suis d’abord dit que c’était moi qui inventais puis je me suis dit si je l’invente c’est tellement plus excitant de vivre en croyant. En fait, quand tu t’y mets vraiment et que tu te laisses être sensible aux vibrations, aux coïncidences et à tout ce qui est autour de nous dont on sait ou ressens mais qu’on ne voit pas forcement, c’est dur de ne pas croire en la magie.

Ce qui est important pour moi, c’est de mener des expérimentations et d’essayer de le rendre plastiquement, sans faire peur aux spectateurs. Toujours dans une certaine légèreté, c’est là où se situe ma recherche personnelle.

Par exemple, mes peintures d’auras (Inner Panic I, 2014), ressemblent à des peintures abstraites. Cependant, il y a toute une autre dimension que je ne dévoile pas, qui est importante pour moi, mais pas forcement pour les autres.

Utilisez-vous principalement le sel, le latex, la terre, le cuivre, la craie et quelques solutions chimiques parce que ce sont des éléments malléables ? Quel est votre rapport aux matériaux ? Comment et pourquoi les choisissez-vous?

Le sel est utilisé dans les rites païens comme un vecteur de protection. Le sel c’est la préservation, la pureté. Dans mes premières pièces à l’école, je revenais toujours vers le sel car c’est une matière pauvre et organique mais également discrète. Le hasard est important, car il déclenche de nouveaux processus.

Beaucoup de mes matériaux sont des obsessions comme le cuivre. Je me trouvais à chaque fois attirée par les pièces en cuivre, je me suis aperçue qu’il y avait quelque chose, donc il fallait que je creuse un peu plus en collectant chaque objet en cuivre que je trouvais au marché aux puces … Le cuivre en s’oxydant en rencontrant le sel et l’eau, produit du vert-de-gris. Ce même vert-de-gris utilisé dans les peintures de Botticelli représentant Vénus, la déesse de l’Amour, qui parlent d’amour. Venus est née de l’écume, le vert di gris protège le métal contrairement à la rouille qui le ronge. La rouille de fer est associé à la planète Mars, le dieu du chaos. Tout est lié et remonte le temps. C’est extrêmement beau.

Bianca Bondi, A Studden Stir And Hope in the Lungs, 2014 . Courtesy de l'artiste

Bianca Bondi, A Studden Stir And Hope in the Lungs, 2014 . Courtesy de l’artiste

Concernant le latex, à un moment je voulais être une sculptrice pure et dure, qui fait des formes ! Durant ces recherches, j’ai découvert cette substance qui m’a attirée. Là où le moule raté était plus intéressant que la sculpture. J’aimais bien le fait qu’avec le latex on peut faire des choses tellement fines. Ce qui m’importe également avec le latex, c’est que cela ressemble à de la peau, mais sans couleur. Moi qui suis née et ai vécu en Afrique du Sud, peu importe la couleur de ta peau, une pression se fait ressentir. Je viens d’une génération où nous n’en pouvons plus d’entendre parler de « race ». Le latex en tant que peau sans couleur, cela me parle.

Comment se construit votre processus de création, est-il plutôt intuitif ou ordonné?

Mon processus créatif prend beaucoup de temps, j’ai toujours un vieux carnet avec moi sur lequel je note des phrases, des titres, des choses entendus et des fragments des poèmes qui me reviennent, cela me sers de support de réflection.

Ce qui est intéressant ces dernières années avec la puissance des réseaux sociaux, est le fait qu’il y a pleins de choses qui viennent sans cesse de tumblr, d’instagram et de pinterest. Je collectionne perpétuellement les images qui me parlent.

De temps en temps je fais un tri, je range, j’essaie de comprendre, pourquoi ces phrases, pourquoi ces images m’ont attirées et je creuser dans cette direction.

Comme pour l’événement de Kepler 22-B, il y a quelque chose qui va se passer et je vais en tirer autre chose. C’est un processus qui prend beaucoup de temps, ce qui m’obsède depuis un an ne va sortir que maintenant.

Quand j’étais plus jeune, je réfléchissais trop et je trouve important d’arrêter de réfléchir. Lâcher prise et se laisser aller n’est pas facile, surtout lorsque l’on est très critique envers soi-même.

La Rue Moret, 2013, est une oeuvre construite en relation avec les personnes habitant dans cette rue, pour vous, le contact avec les autres est une notion essentielle dans votre production?

C’est vraiment une pièce primordiale pour moi, car cela m’a permis de mettre au clair, comme avec chacune de mes pièces, que ce qui se passe derrière est plus important que le résultat. L’expérience est le noyau de l’art et le résultat final n’est que la surface.

J’ai passé deux mois à surveiller et à aller à la recherche des locaux de cette rue parisienne pour les rencontrer et parvenir à collecter des mots qu’ils souhaitent faire disparaitre de la langue française. J’ai partagé des verres avec des personnes qui ont un passif depuis plus de 40 ans. J’ai eu les larmes aux yeux lors de partages philosophiques mais j’ai également eu peur et le coeur lourd lorsqu’une fille de 15 ans souhaitais faire disparaitre le mot « pute » et une jeune boulangère « terroriste ». C’était un rituel, pas juste pour les personnes, mais aussi pour moi. C’était un processus assez important, j’ai énormément appris et compris sur moi même et sur cette nouvelle ville que j’appelle chez moi.

C’est aussi la première fois où j’ai assumé le fait d’utiliser la magie pour faire de l’art. Quand j’ai fait cette soupe, il s’agissait de collectionner des mots, de leur donner une forme et de les avaler. C’est quelque chose qui se passe dans beaucoup de cultures primitives, par moyen de la magie « sympathique » un support prend le relais du réel.

De faire une soupe où chaque ingrédient compte, les tomates pour l’amour, le sel pour la protection, l’huile d’olive, les citrons … Cette expérience, d’amener des gens pour le vivre avec moi, c’était tellement fort et beau à vivre.

La création in situ à une grande importance pour vous, vous sentez vous obligée d’avoir une « conversation » avec le lieu avant de créer afin de réaliser quelque chose de cohérent autant pour vous que pour l’endroit ?

C’est un peu malgré moi, je trouve dommage de ne pas investir complètement un espace. Je trouve que le white cube comme on le connaît est fini. C’est tellement plus beau d’exposer dans des lieux de concepts, dans des bâtiments avec une histoire ou même s’ils n’en ont pas, qu’ils soient bruts, pas propres.

Il y a une phrase de Mark Manders qui m’a beaucoup touchée « je teste toutes mes pièces dans un supermarché, si elles sont puissantes dans le supermarché, elles peuvent l’être dans un cube blanc ». C’est le fameux : on pend m’importe quoi et on le met dans un white cube et du coup il y a une magie autour, non.

Quand j’investis un lieu, je ne peux pas me contenter de poser ma pièce. Le lieu rentre dans la pièce. Pourquoi la pièce ne travaillerait-elle pas avec ce qui est déjà là ?

Comme il y a ce côté de travailler avec ce que l’on ne voit pas et ce que l’on ressent, j’aime bien savoir qu’il y a une histoire et l’apporter dans la pièce.

Bianca Bondi, Fragment 1, 2015. Courtesy de l'artiste

Bianca Bondi, Fragment 1, 2015. Courtesy de l’artiste

L’installation, Coincident, 2014, au château de la Roche Guyon illustre vraiment votre pratique de l’in situ, qu’elle a été votre approche pour ce cas-ci ?

Pour la Roche Guyon, je me suis baladée dans le château, j’y ai passé beaucoup de temps lors de la résidence. La pièce qui m’a le plus parlé c’est la chapelle, car elle était complètement vide. Cela m’a intrigué, car on pose beaucoup de questions sur l’avenir des monuments. Voir une église qui n’est plus une église dans un château qui a une histoire assez forte, cela questionne beaucoup. À cause d’une dispute familiale, le château a été entièrement vidé et c’est à cause de cela qu’une nouvelle loi fut créée : après un certain temps tout appartient à la France et pas à l’individu.

C’est incroyable, car lorsqu’on visite le château, il est vide, il n’y a pas de mise en scène kitsch.

J’ai pris la chapelle centrale et je me suis dit : « poussons-la encore plus dans l’avenir ».

J’ai créé une fausse ouverture derrière laquelle j’ai mis des néons recouverts de planches de bois. Ce qui m’intéresse dans le travail in situ, c’est l’énergie déjà présente dans un lieu.

Je trouvais que c’était un beau cadeau pour la chapelle.

Un an plus tard, ils m’ont demandé de réinvestir le lieu. Comme c’était un défi, j’ai dit oui ! Je suis passionnée par les pierres et le château est creusé dans une roche, un silex qui a une couche de craie, j’ai donc voulu en tirer parti. La couche blanche du silex est formée par d’anciennes vies marines. Même si la chapelle me touchait toujours le plus, j’ai décidé de ne pas rentrer dedans, mais d’investir le couloir. C’est un lieu auquel on ne pense pas, qui lie la chapelle principale à une autre chapelle. J’ai fait des sortes d’autels avec des pierres tombées des murs du château afin de les mettre en tas pour rendre hommage aux pierres qui ont constitué le château.

En ce qui concerne la bourse Révélation Emerige, candidatez-vous régulièrement à ce genre de bourse ?

En tant que jeunes artistes, nous n’avons pas le choix, or de tenter tout ce que l’on peut. Il est donc nécessaire d’envoyer ton dossier, partout, tout le temps.

Pour ma part, j’essaie d’envoyer le maximum, cela demande du temps, car pour chaque dossier il faut vraiment un projet bien réfléchi et bien mûri.

L’essentiel est de ne jamais se démotiver. Nous sommes toujours obligé d’être notre propre assistant, manager … Il ne faut pas se laisser abattre.

La Bourse Révélation Emerige est un des rares programme où rien qu’en étant nominé on est déjà gagnant, grâce à leur soutien et à leur investissement durant l’exposition.

Je trouve important de bien regarder la galerie partenaire. Il faut que ce soit une galerie pour laquelle tu as une affection, un intérêt.

Pour la Bourse Révélation Emerige, avez-vous choisi vous même ce que vous alliez présenter ou est-ce Gaël Charbau (le commissaire) qui a choisi dans votre portfolio ?

Gaël Charbau m’a demandé si je pensais à certaines pièces en particulier. Nous étions d’accord pour montrer A Studden Stir And Hope in the Lungs, 2014, qui est ma grande carte sous marine en cristaux de sel.

Cependant, j’ai également fait un dossier où j’ai inclus de nouvelles pièces. Pour moi, une fois qu’une pièce est faite, elle est faite, je passe à autre chose, je n’ai pas envie de raconter la même histoire, sauf s’il s’agit d’un événement récurrent, car il se traduit autrement. J’ai proposé de nouvelles pièces dont une qui est très grande en cuivre, cependant elle est toujours dans sa phase de naissance donc nous ne l’avons pas présenté.

Bianca Bondi, A Studden Stir And Hope in the Lungs, 2014 . Courtesy de l'artiste

Bianca Bondi, A Studden Stir And Hope in the Lungs, 2014 . Courtesy de l’artiste

Avez-vous eu envie de créer une oeuvre in situ pour la Bourse Révélation Emerige ?

Quelquefois il y a des lieux qui ne te parlent pas forcement. C’est une villa qui est incroyable, très belle, mais je préfère des lieux plus anciens.

Quelles sont les oeuvres que vous allez présenter pour la Bourse Révélation Emerige ?

Je présente trois pièces pour la Bourse Révélation Emerige. La plus monumentale est une nouvelle version de A Studden Stir And Hope in the Lungs, 2014. Jai deux autres pièces qui sont des objets en cuivre et du sel tirés de la première pièce et colorés par des processus chimiques (Fragment 1, 2015 et Fragment 2, 2015). Jai également une sculpture-dessin en papier craft sur lequel jai retracé des images et textes varies en super-position puis j’ai recouvert le tout de latex pour ensuite être ronger et mise en abime par des pigments métalliques et mon intervention. Ces dessins sont des automatics schemas, des schémas rationnels et irrationnels qui nécessitent une grande concentration et par la suite une laisser aller. Je dois être dans une humeur spéciale pour pouvoir les réaliser en investissant un maximum d’énergie brut.

Entretien réalisé par Cyrielle BRÉAN.