Un espace inutilisé, un lointain passé d’exposition, une discussion entre un prêtre et une jeune commissaire, et c’est toute la singularité et l’audace du projet White Crypt qui éclot. C’est au sous-sol de l’église St Mark, au cœur de Londres, que la jeune commissaire Anaïs Lerendu présente le travail de sept artistes émergents basés entre Londres et Paris, pour créer un « contre-espace », à la manière dont Michel Foucault parle des Hétérotopies ; espaces libres et hors du temps.

Spectateur peu enclin à l’aventure, s’abstenir. Descente hasardeuse vers les tréfonds de la création!

Anaïs, présente nous la genèse de cette première exposition à la White Crypt ?  

White Crypt est la première exposition que j’organise en tant que commissaire indépendante. Il était donc très important à mes yeux, de réunir des artistes dont je suivais le travail depuis déjà quelques temps sur Paris, et d’y intégrer également ceux que j’ai pu découvrir sur Londres depuis mon arrivée, il y a maintenant plus de six mois.

Le choix des artistes s’est formé de manière presque évidente. Concernant les trois artistes basés à Paris : j’ai remarqué le travail de Matthieu Raffard à « Jeune Création », Claire Trotignon dans le cadre de la foire « Drawing Now » et Alfredo Aceto lors de son exposition personnelle en début d’année à la galerie Bugada Cargnel. En ce qui concerne les artistes basés à Londres, j’ai sillonné cet été les expositions des diplômés via différentes écoles d’art londoniennes et réalisé des visites d’ateliers. Par la suite, l’exposition s’est construite d’elle-même et s’est déterminée en fonction de l’espace.

White Crypt London lechassis

Les contraintes qu’impose une crypte : les perçois-tu comme un frein ou un moteur au service de tes idées ? Pourquoi avoir recours à la norme du blanc ? Dans un « contre-espace » ?

Le défi était de prendre en considération la singularité de l’espace, et non plus un espace d’exposition ordinaire. Quand on m’a remis les clefs, l’ensemble était peint en noir et rouge, six seaux de peinture blanche ont été nécessaires pour la réhabiliter !

Cet espace est merveilleux, mais bien entendu, des contraintes persistent et deviennent alors des réels moteurs de réflexions.

L’agencement de la crypte, divisée en plusieurs espaces, permet d’imaginer des univers différents. Les pièces détiennent leurs particularités, et les œuvres tendent à dialoguer avec chacune d’entre-elles. L’espace de l’exposition, superposé au rôle du commissariat, devient encore plus intéressant : on ne se confronte pas simplement à un agencement d’œuvres dans un white cube mais on aspire à trouver le parfait équilibre entre les œuvres et leur environnement.

La couleur blanche est symbolique pour différentes raisons. Tout d’abord, un tel espace est, de par son architecture, imposant, ou du moins, ne laisse pas le visiteur simplement apprécier les œuvres qui l’habitent. C’est un espace dont on ne peut pas se détacher, avec lequel on est obligé d’appréhender l’exposition. Le recours au blanc, a été de manière logique et symbolique, un moyen de « purifier » l’espace. Il est impossible de le rendre neutre, et ce n’était pas l’intention, mais plus enclin à recevoir une exposition.

Ensuite, mon intention était d’utiliser cet espace comme une sorte de « contre-espace », en référence aux Hétérotopies que théorise Michel Foucault (ces « lieux hors de tous les lieux »). Ainsi, la couleur blanche favorise l’immersion et permet de se projeter dans un ailleurs.

1bis 3bis Chaque artiste se voit attribuer un espace où l’architecture concorde parfaitement avec son thème. Justement, quelle était la réaction des artistes fidèles des whites cubes : en proie au doute ou avides de défis ?

Le choix des artistes s’est effectué en fonction de l’espace, ce qui prédisposait leurs œuvres à s’adapter à l’architecture de la crypte et la plupart ont même créé des pièces pour l’exposition. Claire Trotignon s’est inspirée des alcôves de la crypte, tout comme David Schroeter. Miguel Miceli a, quant à lui, produit une fresque directement sur le mur de briques. Quant à Josefina, une porte manquante dans son espace est devenue œuvre. Au-delà de l’espace présent, elle a également réalisé un plan de salle subjectif de l’exposition, laissant une trace éternelle de cette rencontre.

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A mes yeux, les artistes ont apprécié cette proposition d’exposition, sortant du cadre conventionnel de l’espace classique… Ils ont été stimulé par l’architecture qu’offrait cet espace qui suscite une approche différente. Finalement, ce qui est beau, c’est que les « défauts » de la crypte se sont mutés en qualités et contribuent à la narration de l’exposition.

A propos, de quels espaces conventionnels te sens-tu le plus proche, à Paris et Londres ?

A Paris, la galerie Bugada Cargnel, reste à mes yeux, l’un des plus beaux espaces de galerie parisienne avec sa grande verrière, et dont les expositions sont toujours d’une grande qualité. Concernant Londres, je choisirai un endroit complètement différent : le Barbican Center. Cet endroit est fantastique, on se croirait dans un film de science fiction! 

Tu octroies au spectateur un rôle de pivot en tant qu’élément activateur. Penser la déambulation du spectateur, est-ce résolument différent hors des codes habituels de la galerie ?

Je considère que les galeries prennent en compte l’importance du corps-spectateur à travers leurs expositions. Tout est une question d’espace, de superficie, d’architecture et de l’investissement, tant des artistes, que des spectateurs au sein de ces espaces.

Dans la crypte, on approche différemment les œuvres par rapport à une galerie car elles ne sont pas présentées selon les normes habituelles d’exposition. Ici, la « mise en scène » de l’exposition est plus poussée, car elle se doit de jouer avec le lieu.

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Discernes-tu aujourd’hui, une contestation plus qu’une idéalisation face au contexte politique actuel? Est-ce que les effets d’un après Brexit à Londres et à Paris essoufflent la création ou au contraire la stimulent?

Le Brexit a beaucoup affecté la population artistique en général. Mais être artiste, c’est faire preuve d’un courage extraordinaire et c’est, il me semble, être déjà conscient des difficultés de la vocation qu’ils ont choisi d’exercer. Nombreux sont ceux qui ne vivent pas dans leurs pays d’origines et je remarque que le Brexit les a, en quelque sorte, stimulés plus qu’essoufflés. C’est le cas, je pense aussi, pour les artistes britanniques… à partir du moment où l’on se rend finalement compte qu’une entité supérieure gouverne nos choix, on fait tout pour contrebalancer la situation.

Entretien réalisé par Agathe Moley

Plus d’informations

Accès par la St Mark’s church, 337 Kennington Park Road (SE11 4PW Londres)