Immédiatement happés par une immense canopée, mi-bâche de fouille archéologique préventive, mi-centre de mise en quarantaine d’urgence, l’exposition présentée dans l’Espace d’arts plastiques de la ville de Vénissieux nous mène en eaux troubles.

Celles d’un marécage au bord de l’assèchement, dont le niveau baisse à une vitesse soutenue mais dont l’œil humain ne retient qu’une légère gêne désagréable et indéfinissable. Le grand espace rectangulaire, d’une lisibilité limpide, est ici jonché d’objets hybrides, naturels et manufacturés, fonctionnant comme des brouilleurs visuels, imposants et fragiles à la fois. Un soleil de plomb, mais artificiel, rend l’espace et les œuvres ternes ; la couleur terracotta environnante transforme les objets en des laissés pour compte, abandonnés sous une immense toile, au son d’une aigre-douce mélodie sourde, celle d’un drone en difficultés.

David Posth-Kohler

David Posth-Kohler, Téléphones de plomb, crédit Xavier Jullien

La description proto-apocalyptique, emplie de doutes dans un paysage désolé ne doit pas faire perdre de vue des œuvres disséminées comme des surprises, où les matériaux utilisés et les couleurs révélées dressent là un vocabulaire plastique que David Posth-Kohler exploite comme un répertoire de formes personnelles et accidentelles. La relation à l’œuvre se révèle parfois compliquée, comme c’est le cas avec ces Fétiches (2016), roseaux secs délimitant l’espace d’un étang figé duquel émerge un objet de consommation – Ex-voto ? Déchet ? Fragment ? – et ponctuant la galerie à plusieurs reprises. Echo lointain de la mode des fleurs et plantes séchées dans les intérieurs bourgeois du XIXème siècle, cet exotisme figé qui prend la poussière appartient à un répertoire de formes collectées par l’artiste, lors de sa résidence à Moly-Sabata et dans les serres municipales de Vénissieux.

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David Posth-Kohler, Fétiche, crédit Xavier Jullien

Mais ce qui retient notre attention dans l’exposition de David Posth-Kohler c’est l’incroyable capacité à utiliser des éléments extraits du quotidien et mondialisés, et instituer des réminiscences de cultures traditionnelles rencontrées lors de voyages de l’artiste et dont l’attirance se situe au niveau des « libertés de réappropriations des codes visuels » dans les pays visités. On serait en droit de s’interroger sur la place de l’exotisme dans le travail de l’artiste si l’exposition n’était pas un terrain en chantier, recouvert d’une toiture perméable à la lumière, un regard vers la ville, et des œuvres en mouvement, à l’instar des plâtres non finito de plantes tropicales. Les feuilles moulées contiennent un potentiel sculptural cherchant à reprendre ses droits sur les objets manufacturés. On retrouve là un art de combiner indissociable d’un art d’utiliser cher à Michel de Certeau. La beauté du mort n’est plus annoncée, ce dernier résiste par la combinaison des manières de consommer occidentales aux techniques artisanales anciennes et locales. Soit la réminiscence du souvenir de ce cordonnier de Dakar qui réalisa pour son fils des chaussures de sport Nike en peau de chèvre retournée. Une attention au geste dans la perspective d’une « analyse dédiée aux gens » engagée aujourd’hui par l’artiste.


Plus qu’un chantier de fouilles, David Posth-Kohler laisse littéralement en plan (chaque œuvre repose ici sur un socle singulier) ses travaux dans l’espace de la galerie, un état de la matière incertain mais fluide.


Comme des autels païens ou esthètes, les installations forment un « corpus d’images et d’objets détournés ou déformés » dans lequel l’artiste semble proposer de la cohérence, un assemblage à posteriori qui révèle une acuité qui dépasse nos sens. C’est une serre que nous évoque l’exposition, un lieu, intégré mais protégé des agressions du monde, où des êtres vivants se développent, prennent formes et délivrent à l’homme les secrets qu’ils ont pourtant bien dissimulés sous une canopée équatoriale, des zones arides ou dans les recoins d’une roche volcanique.

David Posth-Kohler, cérémonie, réalisé en collaboration avec Christine Peyret, crédit Xavier Jullien

Un texte de Frédéric Blancart.

Plus d’informations

L’exposition est visible jusqu’au 9 juillet à l’Espace arts plastiques Madeleine-Lambert de Vénissieux (Rhône).

Le site de l’artiste