Un peu plus d’un an après l’ouverture du Palais de Tokyo (janvier 2002) une énigmatique campagne d’affichage sauvage Et moi, j’n’irais plus au Palais de Tokyo envahit tout paris. Cette insolite action est le fait du bien nommé Scandal qui comme son nom l’indique, fait plutôt dans la provocation.

Quinze an après, je décide de recontacter Scandal pour qu’il m’explique cette rocambolesque affaire qui n’est pas du tout documentée et aujourd’hui complètement oubliée. Pas facile de retrouver le bonhomme : à l’époque on était encore dans les balbutiements d’internet et j’avais un Nokia 3310. Alors je fouille, réouvre des cartons, trouve des carnets d’adresses…et tombe finalement sur un numéro. Miracle : Scandal a toujours le même depuis tout ce temps. Aussi improbable que son histoire. Il a fallu batailler pour que je récupère les archives photos argentiques et les documents que l’activiste garde depuis tout ce temps sans jamais les diffuser, et surtout pas les divulguer sur le web – il déteste ça. Et puis finalement, cette rencontre est aussi un prétexte à ce remémorer ce début des années 2000, ultra prolifique dans les milieux alternatifs, que l’on nomme plus volontiers « street art » désormais.

Affichage en 2003 rue de Rivoli. Photo Yves Yacoel

Affichage en 2003 rue de Rivoli. Photo Yves Yacoel

Scandal, mais qu’est ce qui c’est passé pour en arriver là ?

À cette période, j’avais une pratique de rue liée au tag. J’étais assez sensible à tout ce qui se passait à Paris et aux différents lieux alternatifs qui ouvraient alors. J’ai vu qu’André avait ouvert en 2002 une boutique dans un grand espace du 16e arrondissement de Paris nommé Black Block qui renvoi à mon sens dans son appellation à tout un univers contestataire, voire anarchiste. J’ai compris que cette boutique avait ouvert dans un nouveau centre d’art, le Palais de Tokyo. J’étais donc à la fois curieux et très critique vis à vis de la sincérité de tout ça et j’ai donc été y faire un tour début 2003. Il y a eu aussi un peu plus tard l’exposition Hardcore. Vers un nouvel activisme qui reprenait tous ces codes militants dont je te parlais. Bien sûr je n’ allais pas sur place les mains vides, je prenais avec moi mes bombes de peintures pour taguer à l’intérieur du bâtiment, j’étais à fond dans le côté subversif. J’ai ensuite commencé à coller des affiches sur les façades du Palais de Tokyo, un peu extrêmes je dois l’avouer, qui reprenaient des schémas « didactiques » pour apprendre à piéger un véhicule. C’était stupide et violent, mais je voulais provoquer tout ce petit monde.

La boutique Black Block au Palais de Tokyo, courtesy Stephane Malka

La boutique Black Block au Palais de Tokyo, courtesy Stephane Malka

« C’était stupide et violent, mais je voulais provoquer tout ce petit monde »

J’ai fini par me faire choper par les vigiles qui y ont vu de l’apologie au terrorisme, et c’est vrai qu’on en était pas loin (rires.) Et puis ils ont vite fait le lien avec tous mes graffitis laissés depuis plusieurs semaines. Après quelques heures de négociation avec le personnel de la sécurité et de la direction, ils m’ont finalement laissé repartir sans appeler les forces de l’ordre à la condition de confisquer tout mon matériel et de me rendre « Persona non grata » du lieu. Voilà, ça a démarré comme ça ! Avec du recul ils ont plutôt été sympas avec moi, j’aurais pu vraiment prendre cher avec l’apologie et l’incitation au crime.

Et moi j n irais plus au Palais de Tokyo. Session Avenue de l Opera. Copyright Scandal 2003. Photo S.ROM 2003

Session Avenue de l Opera. Copyright Scandal 2003. Photo S.ROM 2003

Et du coup tu en as fait un projet de contestation à part entière ?

À l’origine du détournement, il y ce brûlot rédigé par le fondateur du Comité du Salut Artistique 1 en Novembre 2002 intitulé Pourquoi le C.S.A ne se rend pas au vernissages de la rue Louise Weiss. On était à un moment où ce quartier du 13e arrondissement assez désertique était en pleine mutation, avec l’ouverture de galeries d’art notamment.

Space Invaders s’en inspirera ensuite pour créer son slogan Nous n’irons plus rue Louise Weiss qui s’ajoutera aux cinq autres stickers qui annonçaient l’ouverture imminente de son shop La base près des Halles de Paris. Mais j’ai découvert tout ça plusieurs mois après mes actions pour tout te dire. Finalement au delà de ma campagne d’affichage c’est tout ce cheminement qui m’intéresse, ces slogans, ces détournements.

PHOTO LA BASE

Quand je me suis lancé dans la campagne j’ai fait les choses bien, avec un communiqué de presse et tout. J’ai eu quelques papiers, notamment dans le Canard enchaîné. S’ensuivre des petits coups de pression du Palais de Tokyo, qui trouvait ça marrant au début mais quand même, ça les a bien taquiné au final, surtout au moment où j’ai fait une restitution du projet dans une boutique Levis (sur une invitation d’Artus de Lavilleon qui à fait du forcing pour présenter tout ça.)

Il y a aussi un chroniqueur du magazine Zurban (parution arrêtée en 2006 NDLR), Antoine Besse, qui avait mis mon tshirt sur un plateau TV de Laurent Ruquier ! 2

Exposition dans la boutique Levis en 2003, courtesy Scandal

Exposition dans la boutique Levis en 2003, courtesy Scandal

Affichage dans le 18e en 2003, courtesy Scandal

Affichage aux Halles en 2003, courtesy Scandal

Affichage aux Halles en 2003, courtesy Scandal

Affichage aux Halles en 2003, courtesy Scandal

Tu as aussi organisé une soirée un peu dingue passage Molière à Paris, tu peux nous en parler ?

Au bout d’une année de guérilla, j’ai carrément décidé de faire une soirée « anti Palais de Tokyo » dans un espace que j’ai loué passage Molière dans le centre de la capitale. Pour la promotion de l’événement j’ai fais une opération commando – en fourgonnette – carrément devant l’entrée du Palais de Tokyo. J’étais cagoulé j’ai fais un grand lâcher de ballon.

Il y a eu pour cette soirée des étendards, des tshirts, un mannequin pendu… J’ai vraiment vu les choses en grand car je voulais absolument médiatiser tout ça. Ce qui n’a pas été le cas, c’était plutôt un flop. J’avais mis quand même pas mal de thune pour faire ça bien, ça m’a mis dans le rouge total et je n’ai vendu qu’un seul tirage photo. Mais on s’est bien marré, on a bu des bières. Depuis j’ai tout jeté, il ne me reste aucune trace physique de tout ça.

La soirée passage Molière en 2003, courtesy Scandal

La soirée passage Molière en 2003, courtesy Scandal

Tu peux nous en dire un peu plus sur ce début des années 2000, c’était une période assez folle artistiquement non ?

Pour moi le début des années 2000 c’est vraiment une période de malade, avec les artistes les plus prolifiques et influents du moment : le trio Space Invaders – Zevs – André, Honet, Stak, Poch, Miss Van, l’Atlas, East Eric,… pour ne citer qu’eux. Il y’avait aussi le mythique lieu L’épicerie 3 une des boutiques les plus avant-gardiste d’Europe à l’époque créée par Ramdane Touhami et Artus de Lavilléon et qui se présentait comme un « anti-colette ».

Il y a avait aussi le Syndicat du Hype fondé par Thierry Theolier aka THTH 4 connu pour être un groupe d’incrusteurs de soirées aguerris. Le mec et sa bande allaient jusqu’à fabriquer des faux cartons d’invitations pour squatter dans les vernissages ! C’était des gros fêtards et des provocateurs, dans leur esprit propre de « casseur2hype ».

« Le mec et sa bande allaient jusqu’à fabriquer des faux cartons d’invitations pour squatter dans les vernissages ! »

Tout ça c’était l’esprit du moment, une époque pantagruélique ! Dans la rue il y ‘avait beaucoup de logotypes et de détournements, souvent dans une esthétique D.I.Y. issue du skate. C’est d’ailleurs à ce moment là que Obey a percé.

De ton côté tu as finalement arrêté toute pratique artistique, pourquoi ?

En ce qui concerne la période Et moi, j’n’irais plus au Palais de Tokyo, je me suis un moment senti dépossédé du projet, qui m’a quelque part échappé. Il y a eu pas mal de récupération et de pompage de toute notre esthétique dans la mode, la publicité, et auprès de communicants. Mais finalement nous nous sommes fait prendre à notre propre piège de détournement. Il y a eu par exemple Sony qui lançait sa nouvelle console PSX et qui avait vraiment repris tous nos codes d’affichage de lettrage blanc sur fond noir et des slogans orientés « street » pour communiquer dans tout Paris. Mais beaucoup d’entre nous ont aussi accepté de jouer le jeu à fond, certains occupent d’ailleurs désormais des postes clefs dans de grosses boites.
J’ai aussi eu d’autres projets dans la rue, comme la campagne J’aime mon quartier je colle, ou encore les bombes de secours 5 pour lesquelles j’ai ensuite collaboré avec la galerie Speerstra, qui était pour moi la référence absolue. J’ai arrêté à ce moment là car pour moi c’était vraiment un projet ultime et je ne voyais pas forcément comment me surpasser ensuite. J’aurais surement du continuer et devenir un « artiste légitime » aujourd’hui (rires.)

On y retourne quand au Palais de Tokyo ?

Si tu lis bien entre les lignes, le slogan Et moi j’n’irais plus au Palais de Tokyo est au conditionnel. Il faut le voir finalement comme une porte ouverte. Ça serait bien de finir ce projet là-bas de manière officielle non ?

Plus d’informations

1 Le Comite du Salut Artistique était situé au 13 rue Froissart PARIS 3eme. Il reste aujourd’hui une mosaïque de Space Invaders juste a proximité de l’entrée signalant ce lieu.

Le 13 rue Froissart, Google Street View

Le 13 rue Froissart, Google Street View

Le Teeshirt en question chez Laurent Ruquier en 2004 (à la min. 10.40) sur le sujet du Syndicat du Hype

L’épicerie : il faut absolument voir à ce sujet la vidéo Strip Tease de France 3 consacrée aux deux compères. Attention….Punchlines !

« C’est des créateurs ça ? remarquez c’est pour ça qu’ils sont intéressants…il y a une sorte d’imbécillité je trouve. »

Strip-Tease – Ramdam pour Ramdane from blankdeleter on Vimeo.

4 Syndicat du Hype, lire à ce sujet cet intéressant article sur Gonzaï

Bombe de secours : voir la vidéo diffusée par le magazine Tracks (à la min 2.47)