Pour l’exposition collective Faire Surface(1) à La Graineterie, Juliette Mogenet poursuit la déconstruction de l’image photographique qu’elle avait entamée l’an dernier à la galerie de Roussan(2). Fondés sur un jeu de pièges visuels, qui remettent en cause la réalité de ce que nous percevons dans l’image, les travaux de Juliette Mogenet se situent dans un espace-temps incertain : qu’ils soient composés à partir de fragments de photographies découpées, parfois obscurcis à l’encre de Chine, ou conçus comme un emboîtement de strates transparentes, ils utilisent une stratégie visuelle qui ne cherche jamais à masquer son artificialité ; devant ces étranges objets, souvent des « caissons » qui oscillent entre la photographie, l’installation et la sculpture, nous ne sommes pas face à la transcription réaliste d’un espace reposant sur une cohérence et une unité perceptives, mais devant une mise en scène de faux-semblants, où le regard se trouve sans cesse ramené vers la dimension physique de l’image, sa diversité matérielle et texturale. Formées d’éléments hétérogènes, les couches vitreuses superposées entrent en relation non seulement les unes avec les autres, mais aussi avec l’espace extérieur qu’elles reflètent sur leur surface, comme un miroir où le réel ne se reconnaitrait plus tout à fait dans son double.

Parfois, de véritables lanières de papier photographique, comme découpées dans la chair de l’image, révèlent sous leur relief des formes insituables ou des zones laissées blanches.

Juliette Mogenet, vue de l'exposition "faire surface" à la Graineterie

Juliette Mogenet, vue de l’exposition « faire surface » à la Graineterie

Pour Faire Surface, Juliette Mogenet a systématisé ce procédé, en l’étendant à l’espace de l’exposition lui-même : ce sont ainsi de véritables rideaux d’image qui sont suspendus en hauteur, occultant et révélant à la fois une arrière-scène, qui n’est, en définitive, que la face inversée d’un décor ouvrant sur le vide. Ainsi, dans le labyrinthe déceptif de ses constructions spatiales, qui rappellent parfois Escher, le recours aux inversions d’axes visuels et aux mises en abyme développe une esthétique à géométrie variable, qui emprunte à des courants aussi divers que le constructivisme, le minimalisme ou l’art baroque, pour mieux en déjouer les présupposés : l’espace y devient certes transparent à son propre processus de mise en œuvre, comme une vue éclatée, mais paradoxalement, aucun cœur, aucun centre générateur ne se dévoilent à travers cette clarté trompeuse ; bien au contraire, l’évidement de la construction et l’exposition de sa littéralité construit un jeu infini de reflets, d’images secondes, qui suppriment l’idée d’une profondeur originelle que l’on pourrait atteindre au-delà de l’image. Si profondeur il y a, elle est plutôt à chercher dans l’idée freudienne d’une autre scène, d’un théâtre de l’inconscient, où se déposeraient, dans un lieu insituable, les ombres et les reflets de ces perceptions infra-conscientes que les règles d’un langage rationnel et d’un espace géométrique ne sauraient transcrire. En fragmentant la logique de l‘espace albertien, elle attaque ainsi l’esthétique classique au cœur de sa machinerie rationnelle, de son théâtre mathématique.

Juliette mogenet

Juliette Mogenet, vue de l’exposition « faire surface » à la Graineterie

Que se passe-t-il en effet dans l’espace classique ? Le paysage s’ouvre devant nous, offrant un parcours normé par la perspective, mesurable selon des règles de proportion. Nous savons ainsi comment l’espace est structuré, et qu’après le proche, une série mathématique de lointains va être organisé, selon une succession linéaire. La perspective y est le corrélat visuel de la causalité : une causalité de type cartésienne où une chose succède à une autre selon une règle inflexible, dans une narration organisée selon une dramatisation de l’espace. Or, face aux travaux de Juliette Mogenet, qui d’ailleurs n’ont dans la plupart des cas pas de noms, comme pour en interdire l’appropriation par le langage, le regardeur est devant une énigme. L’image est lacunaire, érodée, grattée ; les rivages fantomatiques et les horizons, à peine esquissés par une ligne incisée, ne contiennent aucune présence humaine : mais c’est néanmoins bien à partir de photographies, d’un réel enregistré dans son épaisseur neutre et anonyme, que Juliette Mogenet opère son travail de déconstruction. Et le détail a son importance : la photographie a été la première forme de production d’images qui ait reposé exclusivement sur l’indice(3). Le « photographique », cet objet théorique, qui a pris naissance à partir d’une réflexion sur l’apport conceptuel de l’indice dans le champs des arts plastiques traditionnellement centrés sur l’iconicité, a permis de penser d’autres pratiques, qui ne reposaient plus sur la vraisemblance ou le symbole, mais mettaient en scène un réseau lacunaires de signes reliés par une relation de connexion physique à un regardeur, qui était ainsi en charge d’en interpréter les paramètres.


Cette révolution introduite par la généralisation du signe dans l’ère post-moderne a par contrecoup modifié l’idée d’une séparation radicale non seulement entre les media, mais aussi entre l’intériorité et l’extériorité.


Il y a toujours, à ce titre, quelque chose d’indéfinissable dans les espaces relativistes de Juliette Mogenet, un glissement progressif vers l’intime qui finit par ne faire plus qu’un avec le dehors : ses «  boîtes »  transparentes, traversées par la lumière et pourtant opacifiées par les reflets sur leur surface, seraient en cela une métaphore du processus photographique lui-même, du rapport complexe qui se tisse entre l’œil mécanique et l’œil de chair, et où l’indice devient une sorte d’interface corporelle entre le visible et l’invisible. Aussi ces travaux, même s’ils semblent visuellement éloignés de la photographie « pure », s’inscrivent-ils bel et bien dans le champ conceptuel du photographique : Juliette Mogenet appartient à cette génération de photographes qui, chacun dans leur propre langage, redéfinissent les paradigmes de la photographie, la confrontant non seulement à son histoire, mais aussi aux enjeux sémiotiques qu’elle soulève, dans une sorte d’embranchement plastique que l’on pourrait nommer « le champ étendu de l’indice ».

1 : Faire Surface, Exposition de Michel Blazy, Vincent Chenut, Juliette Mogenet et Laurence Nicola, du 19 septembre au 7 novembre 2015, à la Graineterie, Centre d’art de la ville de Houilles

2 : Tous les Crétois sont des menteurs, exposition personnelle de Juliette Mogenet, Galerie de Roussan, Paris, 6 nov. – 17 déc. 2014

3 : Dans la taxinomie des signes établie par Peirce, les icônes sont liées au référent par une relation de ressemblance visuelle, tandis que les indices (ou index) peuvent ou non ressembler à la chose qu’ils représentent, mais sont toujours physiquement liés à elle, comme une trace ou un symptôme, par exemple.

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