Des téléphones portables en démonstrations dans une boutique commerciale se transformants, le temps d’une soirée, en supports d’œuvres digitales. Le concept, sauvage et sans autorisation, est bien préparé. Utilisant des failles de sécurité mais sans aucun sabotages ni piratages, l’exposition ultra-temporaire se formalisera le temps d’une intervention ce samedi 22 octobre dans un magasin des Champs Élysées, avenue de la consommation par excellence.

Quelques questions à Bérénice Serra à l’initiative du projet, pour en savoir un peu plus sur ce chouette concept intriguant.


Bérénice, peux tu nous parler de ton exposition temporaire de « hacking » qui commence demain après-midi ?

Cette exposition est née d’une observation.
J’ai commencé à développer une curiosité complètement démesurée, depuis à peu près sept mois, pour les images laissées par des anonymes sur les téléphones en exposition dans les magasins d’électroménager et d’informatique – électronique, comme la Fnac, Apple ou Darty, etc. J’imagine que chacun a déjà fait l’expérience, sur ces téléphones, d’activer la fonction de l’appareil photo tenté par le test de la qualité de l’image ou juste amusé par la pratique du selfie ouvrant alors deux options par rapport à l’image produite : la laisser sur le téléphone ou la supprimer.
Et bien, la quantité de selfies abandonnés m’a frappé. J’ai cherché immédiatement à les collectionner. Et par un réflexe très simple, sans me poser de questions sur la protection des appareils ou sur les droits, j’ai activé la fonction de partage par Bluetooth de mon portable et j’ai récupéré ainsi des centaines d’images pendant ces sept derniers mois et pas seulement en France. J’ai ensuite cherché à utiliser ces selfies, mais je me suis rendue compte que l’opération même de récupérer des images dans des lieux commerciaux avec une telle facilité était plus excitante pour moi et plus proche des problématiques que soulèvent les pièces que j’ai réalisées auparavant.

Un test « terrain » sur un téléphone Android avec Benoit Pype

Comme la transaction d’images par Bluetooth permet des transferts dans les deux sens, j’ai donc mis en place l’idée de l’exposition Galerie.

La première question qui s’est posée était de savoir quels travaux exposer. Étant donné que je considère le protocole de cette exposition comme une pièce à part entière, j’ai décidé d’ouvrir le projet à d’autres artistes qui travaillent sur cette même problématique – qui touche à la circulation des images, aux protocoles et formes de réseaux ou aux conditions alternatives d’exposition – plutôt que d’utiliser des images que j’aurais produites.

J’ai ainsi invité Selma Lepart, Julien Nédélec, Benoît Pype, Michaël Sellam, Guillaume Viaud et Éric Watier à participer à ce projet. Chaque artiste s’est approprié la proposition en donnant dans chaque cas (sauf Benoît qui présente une pièce existante) une production d’images spécifiquement réfléchies pour le support et en accord avec les contraintes données. Je ne suis pas intervenue dans le choix des pièces, je leur ai laissé cette possibilité d’investir une sorte de réseaux de partage d’images en accord avec leurs pratiques artistiques respectives.

Comment vois-tu la suite du projet, je crois que les images pourront être téléchargées sur un site web ?

Il n’y a pas vraiment de temporalité dans ce projet selon moi, si ce n’est l’événement-performance du samedi 22 octobre, où l’on va tenter de mettre en œuvre le concept, que j’ai déjà testé par ailleurs, mais sur un nombre réduit d’appareils. Samedi, il y aura 40 appareils-supports de l’exposition.
Mais le projet existe déjà, le site internet est en ligne et tout le monde a dès lors la possibilité de télécharger, depuis ce site ou depuis la page Facebook de l’événement, les images ainsi que le protocole de partage des images pour ensuite répandre l’exposition dans la ville ou le lieu où il se trouve. J’espère que le principe de l’exposition deviendra viral et que l’on aura des retours du réseau de diffusion que l’on aura semé !
Julien Nédélec

Julien Nédélec

Comment expliques tu ce titre d’exposition, « galerie », est-ce un pied de nez aux institutions ? renvoie t-il aux surfaces de galeries marchandes ?

On peut dire que c’est un pied de nez, mais aux institutions je ne sais pas. J’ai voulu construire un projet un peu en dehors des rails, dans un endroit peut-être moins confortable, mais qui en même temps semble m’apporter plus de liberté que le circuit consacré aux expositions de la « jeune création ». D’ailleurs c’est ce qui a séduit également les artistes qui sont présents dans Galerie.
Le titre est un détournement, une référence, car c’est le nom de l’application qui permet de lire les images sur Android. Ce qui est important c’est essentiellement le fait de réfléchir à ce que devient le concept de « galerie » et de voir que de nouvelles possibilités sont à considérer.
Éric Watier

Éric Watier

Techniquement, c’est compliqué d’envoyer ces images par Bluetooth, les téléphones ne sont pas protégés ?

Le chargement et le téléchargement d’images par Bluetooth sont vraiment des opérations simples. Le partage par Bluetooth est une fonction élémentaire de n’importe quel smartphone.
Le plus étonnant ce n’est pas à quel point l’opération est facile, mais c’est surtout de constater que les modèles d’exposition ne sont pas protégés, aucun code n’est demandé pour valider le transfert.

Dans un sens, ces modèles sont là pour être utilisés, mais ce qui m’a surprise c’est que quelque chose d’aussi simple puisse conduire à des problèmes profonds. En rendant cet accès libre, cela comprend des implications vastes dont personne ne semble encore prendre la mesure. C’est aussi pour cette raison que je voudrai revenir sur le terme de « hacking », car en fait, j’utilise les propriétés propres au dispositif, je ne bouleverse pas son fonctionnement. Le « hacking » renvoie à une certaine pratique qui a son esthétique et son implication politique. Transférer des images comme je le fais pour Galerie met en lumière une faille, la possibilité de création d’espaces publics à l’intérieur d’un espace privé, il ne s’agit pas de pirater les téléphones, seulement d’en faire usage, de les occuper.

Selma Lepart

Guillaume Viaud

Guillaume Viaud

Tu n’as pas peur d’éventuelles poursuites de la Fnac ? ou au contraire de sa récupération à des fins de communication ?

Il ne devrait pas y avoir de soucis particuliers avec les magasins dans lesquels Galerie sera diffusée. En envoyant des images sur les téléphones, nous ne faisons que tester les appareils, nous ne les dégradons pas et nous ne faisons pas non plus d’argent avec cette opération. Le seul bémol pourrait apparaitre avec les images proposé par l’un des artistes de l’exposition qui a voulu défier ou marquer la limite du dispositif, car on y voit de jeunes femmes nues.

Et, il est vrai que la frontière est mince entre l’acte d’infiltration et l’acte de récupération de l’art dans un but de valorisation commerciale. Mais c’est essentiellement pour cette raison que je n’ai convenu aucun accord avec eux. J’espère seulement que le personnel de sécurité ne va pas nous empêcher de charger nos images ou de laisser entrer les visiteurs venus pour voir l’exposition ou même pour participer ! On aura peut-être des surprises !

Plus d’informations

Galerie, une exposition de Julien Nédélec, Benoit Pype, Éric Watier, Selma Lepart, Guillaume Viaud et Michaël Sellam.

RDV le samedi 22 octobre 2016 au 74, av. des Champs Élysées, à Paris entre 16 et 19 heures.

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