On s’extrait du film, peu à peu, tiré-e de notre hypnose par les lumières de la salle. On ne se détache pas entièrement de l’œuvre cependant, et on ne s’était jamais tout à fait perdu-e dans la fiction cinématographique. L’œuvre 13 cigarettes de Cheng Ran, rêverie passagère au milieu d’une journée trop remplie, nous plonge dans un temps de réalité réévaluée et réjouit les mécanismes de notre perception à travers l’espace d’un cinéma.

En décembre dernier, l’artiste chinois Cheng Ran était présenté par LA NON-MAISON à Paris au Ciné XIII Théâtre à la suite d’une semaine de résidence de création. Cette extension de la maison mère d’Aix-en-Provence agit en centre d’art nomade avec pour ligne artistique d’inviter quatre fois par an un-e artiste pour une création in situ dans un lieu autre, un lieu hors du monde de l’art visuel contemporain, et créer de nouveaux dialogues. Le jeune artiste et vidéaste développe un travail de demi-fiction dont les longs plans pensifs semblent nous transmettre continuellement les mêmes messages muets en questionnant les façons dont notre génération perçoit ses images et son environnement. Son choix et son utilisation des médias dépend de chacun de ses projets, mais il reste souvent guidé par le mouvement de l’image cinéma ou vidéo. Récemment, avec son cycle d’œuvres et de vidéo-installations nommé Diary of a Madman (2016-2017), il plongeait plus avant dans les méandres d’un questionnement sur les relations entre langage et environnement, espace psychique, temporel et urbain.

« Ce n’est pas la première fois que je réalise une projection dans un cinéma, mais c’est la première fois que je travaille avec le cinéma. C’est le projet qui m’était proposé. J’ai donc cherché un moyen de renouveler la projection pour briser le mur entre l’écran et le public. »
Cheng Ran

En réalisant 13 cigarettes, il semblait donc naturel que l’artiste s’attache à questionner le Ciné XIII, non à travers sa réalité fictionnelle (théâtre entièrement redécoré par Claude Lelouch pour servir de décor de film), ni à travers son histoire (transformé par la suite en cinéma de quartier puis à nouveau en théâtre), mais en tant que lieu vivant et contemporain par son architecture, son décor si parisien et sa matérialité poétique vue à travers les yeux et la voix d’un étranger.

« Paris a une histoire importante et ce n’est pas facile d’en faire quelque chose. En créant un lien entre la ville et moi-même, mon corps, le résultat est différent. »
Cheng Ran

Le film est réalisé en une seule prise de vue captant la promenade de l’œil de l’artiste, « le portrait d’un instant » (Cheng Ran), de la porte de son appartement rue Lamarck à la salle du Ciné XIII avenue Junot. Au montage, toutes les images ont été gardées pour nous faire partager cette expérience, mais l’œuvre elle-même ne se réduit pas aux images. Elle englobe le texte poétique du scénario écrit par sa compagne poètesse Da Mian, la danse improvisée d’un performeur et d’une performeuse, Lorenz Jack Chaillat et Daria Pouligo, la musique jazz live également improvisée de deux musiciens qui nous accompagnaient dans le public, Dimitri Shlelein et Xingchi Yan, les jeux de lumière d’un régisseur complice, et quelques petits détails laissés dans l’espace du théâtre, ballon, feuilles mortes, poèmes et morceaux de papier comme les questions perdues d’un écolier. Treize éléments au total, « afin que le cinéma entier devienne une seule histoire qui démarre dès que le public entre à l’intérieur, mais qui s’échappe aussi rapidement, comme la fumée d’une cigarette. » (Cheng Ran)

Le travail d’installation de Cheng Ran s’inscrit habituellement très bien dans ce que Dominique Païni nomme le « retour du flâneur », cet état contemporain de l’installation vidéo évoluant depuis le milieu des années 1980 vers « la référence explicite au cinéma » de fiction, déployé dans l’espace, et donnant aux spectateurs-trices la liberté de créer le temps et le déroulement de l’histoire. Cependant, avec 13 cigarettes, l’œuvre n’existe pas tout à fait comme une installation vidéo mais en tant que forme contemporaine de cinéma élargi. Elle crée une hybridation entre le temps du dispositif cinématographique (un temps limité imposé et souvent dilaté sous l’effet d’une narration) et le temps de l’installation (le temps réel autogéré par le sujet). Plus encore, elle superpose ces deux temps de perception de l’œuvre en créant un parallèle entre le dispositif-cinéma et le lieu-cinéma.

L’oeuvre crée une hybridation entre le temps du dispositif cinématographique et le temps de l’installation, un parallèle entre le dispositif-cinéma et le lieu-cinéma.

Un plan du ciel, un plan des escaliers, un plan du bar, un plan de l’écran, un plan des sièges… La vidéo elle-même, entourée de tous ces éléments, nous introduit en fin de compte là où nous sommes déjà : dans la salle de projection. Le début de l’œuvre nous fait parcourir l’extérieur des rues parisiennes au rythme d’une narration supportée par la musique, la performance et l’effet hypnotique du dispositif. En effet, les premières images du film ne présentent aucun lieu connu, et la caméra en plan subjectif implique une identification à son porteur. Peu à peu cependant, l’image entre dans l’espace du cinéma, on reconnaît les murs qui nous entourent se dédoublant sur l’écran, on commence à distinguer la différence entre le son du film et la musique live. Les performeurs entrent et sortent de la scène vers les sièges créant un lien avec l’espace de l’œuvre. Enfin, lorsque l’image se termine, la musique elle ne s’arrête pas, la performance non plus, et les lumières sur l’écran sont relayées par celles des projecteurs de scène. Au début du film, on est au cinéma, à la fin, on est dedans.

« J’espère avoir créé une situation ouverte. Je ne veux pas dire au public ce que je ressens, je veux leur demander : que ressentez-vous ? »
Cheng Ran

Au début du film, on regarde le spectacle cinématographique se dérouler devant nous de façon classique, mais à la fin les images et les éléments périphériques nous font prendre conscience de la salle autour de nous et de notre position d’observateur-trice. Christian Metz écrivait qu’à travers le dispositif cinématographique « le spectateur, en somme, s’identifie à lui-même, à lui-même comme pur acte de perception » (1975). Cette identification à soi-même et à sa propre perception du monde, voilà un aspect que semble questionner Cheng Ran au coeur de son travail vidéo, et sur lequel nous nous arrêterons, comme une conclusion provisoire.

Cheng Ran & Le Ciné XIII ©Chloé Cortella

Cheng Ran & Le Ciné XIII ©Chloé Cortella