[ English version below ]

La première fois où j’ai rencontré Laurence Payot c’était à la Tate Liverpool, j’étais alors une parfaite inconnue pour elle, une visiteuse lambda touchant avec curiosité l’une de ses oeuvres. C’est pourtant tout naturellement que l’artiste est venue me parler pour me présenter le travail qu’elle exposait dans ce lieu incontournable, à l’occasion de sa résidence d’artiste The Alchemy Between Us, où elle explorait la relation ‘magique’ entre oeuvres et public. 

Silk is the Soul (live sketching), 2017, artiste et photographie Laurence Payot.

Silk is the Soul (live sketching), 2017, artiste et photographie Laurence Payot

Il faut dire que le fait d’aller vers les autres et d’ échanger avec des inconnus fait partie du quotidien de l’artiste qui en a fait son mode de travail.

Cette façon de se représenter le monde par «une rencontre» dans un but de création commune au sein d’un moment unique, l’artiste me l’a confié et expliqué plus tard, lors d’une seconde rencontre où je n’étais alors plus vraiment une inconnue dans son studio au Royal Standard de Liverpool (lieu artistique alternatif proposant expositions et ateliers). 

Laurence Payot est une artiste française qui vit et travaille depuis plus de 10 ans à Liverpool, en Angleterre. Pourtant, c’est plus spécifiquement lors «d’appels à projets» que l’artiste intervient dans des lieux à travers le pays afin de s’y immerger et d’y créer une oeuvre qui résulte souvent de « l’event » [1].

L’oeuvre en question résulte de la rencontre, parfois même de la confrontation entre personnes et création d’objets.

Ces créations revendiquent un aspect visuel et esthétique qui importe à l’artiste, tout en activant et renforçant le caractère poétique et romantique d’une oeuvre éphémère et d’un moment mis en valeur.

Ces objets sont imaginés en fonction de l’être humain, fabriqués pour être utilisés et portés; par exemple, la pièce People Pavillon présentée lors de la dernière édition du « Electric Fields Festival », résultant d’une collaboration entre Laurence Payot et Allie Rutherford et développée lors d’une résidence au «Streetland» de Glasgow. Les deux artistes ne questionnent pas non plus « l’architecture à l’échelle de l’homme » comme Le Corbusier, mais bien l’humain à l’échelle d’une architecture émotive. Dans la performance, chaque individu pouvait alors se transformer et incarner un élément architectural, sous l’apparat d’un «objet costumant».

L’action qui s’ensuit est celle d’un rituel dans le monde quotidien et les personnes qui s’engagent dans la cérémonie deviennent des personnages que les costumes et les accessoires révèlent.

L’action performée est donc définie par un groupe de personnes (habitants locaux) à chaque fois que l’oeuvre est orchestrée par une danse, un chant ou par des questions qui provoquent une pause silencieuse. Ceci crée alors un moment social dont les «costumes-objets» renforcent le graphisme de la célébration, de l’espace et du temps [de l’espace-temps].

People Pavilion at Electric Fields Festival 2016, artists Laurence Payot and Ailie Rutherford, photography Bob Moyler.

People Pavilion at Electric Fields Festival 2016, artists Laurence Payot and Ailie Rutherford, photography Bob Moyler

Cependant, le véritable «objet» des oeuvres de Laurence Payot se donne à voir au-delà du résultat final puisqu’il est immatériel et impalpable. Evidemment, c’est seulement au contact des personnes que l’artiste rencontre au cours de ses interventions que la création d’objet peut être activée. 


Le travail de Laurence Payot serait donc l’oeuvre d’une prospection hors de l’atelier, de terrain et qui se définit au contact de «l’autre».


Peut-être que le travail de Laurence Payot rentre dans la logique d’un art relationnel, mouvement émancipé depuis la fin des années 1990 et rendu quelque peu célèbre par Nicolas Bourriaud dans l’Esthétique relationnelle.

Notre principale intéressée préfère définir son propre travail par les termes « Community Art » ou encore « Live Art ». Elle se crée des moments utopiques, des sortes de tableaux vivants vécus avec des gens pour les rendre plus réels,  inattendus et humains.

Quoi qu’il en soit, la logique relationnelle de l’artiste se fonde sur une réciprocité ouverte au devenir dans une relation de l’art et de la vie.

En fonction des lieux où elle intervient et des rencontres, Laurence Payot se retrouve concernée par un rapport au Temps et à l’Espace mais aussi par l’Histoire et l’imprévisibilité, telles que les contraintes météorologiques.

En 2013, elle développe une nouvelle tradition pour la ville de Dunstable, connue pour ses collines venteuses et son festival du cerf-volant. Avec l’aide des habitants, un projet commun se construit où chacun est finalement invité à se transformer en « charmeur de vent ». Parures argentées tourbillonnant au vent et cerfs-volants fantastiques sur lesquels des rubans et des messages secrets sont accrochés envahissent le ciel de ce qui deviendra le Wind Charming Day.

Dunstable Wind Charming Day 2014, artiste Laurence Payot, photographie Graham Watson.

Dunstable Wind Charming Day 2014, artiste Laurence Payot, photographie Graham Watson

Le vent devient alors la métaphore pour connecter les gens entre eux ainsi qu’à leur ville et permet de créer un nouveau folklore pour l’avenir.

On décèle alors plusieurs étapes dans le processus artistique de notre «situationniste nomade».

Dans un premier temps, il y a la démarche et le protocole de la rencontre au moyen d’un outil de communication à grande échelle tel que les annonces dans les journaux locaux où via les médias sociaux. Cependant et comme le remarque Laurence Payot, le dialogue direct avec les habitants est encore le moyen le plus efficace. Au même titre qu’une Sylvie Blocher qui répare les machines à coudre des habitants du quartier de Sévran afin de créer du lien avec eux, notre artiste n’hésite pas non plus à donner de sa personne et de son temps.

Dans un deuxième temps, il y a le travail, toujours sur la durée et dans un maintien de connexions et de rapport. Cette partie serait cependant la plus adéquate et la plus intéressante. Pour ce faire, l’artiste instaure des ateliers -des workshops durant lesquels une confiance et une certaine complicité s’installent.

Ce moment est propice à l’échange, à la mise en place et à la création de «l’event». Des captations vidéos commencent alors à être réalisées par Tim Brunsden, bras droit de l’artiste dont la vision viendra nourrir la vidéo et les photographies finales.

L’alchimie entre toutes ces étapes et ces ingrédients devient possible lors de ces événements qui se transforment alors en des moments beaux, précieux, hors du temps.

Car il s’agit bien ici de parler de l’histoire d’une petite communauté d’hommes et ce, dans le but de la rendre universelle à travers un horizon à la fois esthétique et existentiel.

Dans Bracknell Dusk Walkers (2016), l’artiste imagine les habitants de Bracknell, une ville cernée par la nature et les bois, tels des «gardiens de la forêt». Lors de promenades nocturnes organisées à la lampe torche, les gardiens sont invités à partager leurs souvenirs, leurs histoires, des légendes et des contes locaux. La promenade prend la tournure d’une expédition chimérique d’un monde surréel et dont les photographies témoignent alors d’une atmosphère féérique.

Bracknell Dusk Walkers, 2016, artiste Laurence Payot, photographie Andy Willsher.

Bracknell Dusk Walkers, 2016, artiste Laurence Payot, photographie Andy Willsher

Le lien s’est tissé progressivement dans le travail et dans la réflexion de Laurence Payot. Ce fil est tel un dialogue apparaissant sous une forme essentielle du rapport à autrui permettant alors à l’homme d’accéder  à un univers différent.

Le lien continue également à se tisser entre les protagonistes des histoires de Laurence Payot, un lien qu’elle matérialise par un fil de soie dans un nouveau projet qui devrait l’amener prochainement sur la route de la soie en Chine.

Marcy Petit

[1]: Le terme « event » se réfère ici à la performance artistique, au happening -en somme, un évènement ou une action étant considéré comme un art

Plus d’informations

Le site de l’artiste

Le site du Royal Standard


English version

The first time I met Laurence Payot at Tate Liverpool, I was a perfect stranger, a simple visitor groping with curiosity at one of her works. But it is with quite a natural flair that she spoke to me and introduced the work she was exhibiting within this important gallery, as part of her residency The Alchemy Between Us, where Laurence was exploring the magical relations between audiences and artworks.

It came as no surprise that going towards others and exchanging with strangers is part of the artist’s daily life, who uses it now as a way of working.

During a second meeting in the Royal Standard of Liverpool (alternatif artistic place proposing exhibitions and studios for artists) and where I was not truly a stranger anymore, the artist entrusted and explained to me that it was a way to represent the world through encounters with the aim of a common creation within a unique moment.

Laurence Payot is a French artist who has lived and worked for ten years in Liverpool, England. However, it is more specifically during artistic open-calls or through the artist’s own initiatives and projects undertaken throughout the country that she immerses herself in other cities, inspired by people, to create works that often take the form of an event [1].

Her artworks are the results of encounters, sometimes even the confrontation between people, objects and environments.

Her pieces claim a specific visual element and aesthetic that matters to the artist, as they activate and reinforce the events’ poetic and romantic character as ephemeral works.

These artworks are imagined in response to the « human being » and manufactured to be used and worn such as the pieces created for People Pavilion, presented at the last edition of the Electric Fields Festival. This event was the result of a collaboration between Laurence Payot and Allie Rutherford, and was developed during a residency at Streetland Festival in Glasgow. Here, the two artists do not question « architecture at the scale of man » such as Le Corbusier but the human’s scale as an emotional architecture.

Within the performance, each person can transform and embody an architectural element, under the guise of a « costuming object ».

The action that follows is like a ritual during which the people engaged within the ceremony become characters, revealed by their costumes. Defined by a different local group wherever the work travels, it has become a dance, a song, a space for debates, a silent pause in time… Each function creates a unique moment where «costuming-objects» reinforce a sense of celebration and collective action, and a new sense of space and time [Space-time].

However, the real «object» of Laurence Payot’s work has to be seen beyond the final result since it is immaterial and impalpable but also constant and precious.

Indeed, it is only through the contact with people that the creation of an object can be activated. Thus, Laurence Payot’s artwork is a task of a prospection, outside of the artist’s workshop, on the ground and defined by a contact with the «other».

Maybe Laurence Payot’s work fits within the logic of a relational art, a movement emancipated since the late 1990s and made somewhat famous by Nicolas Bourriaud in l’Esthétique Relationnelle.

However, Laurence Payot prefers to define her work by the terms « Community Art » or « Live Art », her main drive being to create utupian moments, or ‘tableaux vivants’ – not posed, but truly lived by people taking part in the work.


Whatever it is, the artist’s relational logic is based on reciprocity between art and life.


The places where she operates and the encounters with others lead Laurence Payot to explore connexion to Time and Space, History and unpredictability.

In 2013, she invented and instated a new tradition in the town of Dunstable, known for its windy hills and its kite festival. With the help of the peoples living there, she built a common project where everyone was invited to become a « charmer of wind ». Silver costumes swirling in the wind and a fantastic kite covered which ribbons and secret messages, invaded the sky of what has now become ‘Dunstable Wind Charming Day’.

The wind becomes a metaphor to connect people to each other and to their town and natural environment, and create a new folklore for the future.

Through this work, we can detect several stages and steps in the artistic process of our «nomad-situationist».

As a first step, there is the approach and the encounter’s protocol. Although she uses large scale communication tools such as calls in local newspapers or via social media, Laurence Payot noticed that direct dialogues with people is the best and the most efficient way to get people on board. As Sylvie Blocher, who once fixed people’s sewing machines from the neighbourhood of Sévran to create a link with them, our artist does not hesitate to give both of her person and her time.

Secondly, there is the creation of the artwork, always over time to maintain the relationship and the connection. To do this, the artist hosts workshops during which trust and complicity can grow. This moment is conductive to the exchange, the design, the making, the organisation and the creation of the event. Video shootings are then realised by Tim Brunsden, the artist’s right-hand man, whose vision will complete the final video and pictures.

The alchemy between all these stages and ingredients becomes possible during these events which then turn into beautiful and precious moments, out of time. Indeed, we are talking here about the stories of small human communities with the goal to make them universal through an aesthetic and existential perspective. In Bracknell Dusk Walkers (2016), the artist imagines people from Bracknell – a city surrounded by woodlands – as «guardians of the forest». During a series of night walks with head torches, the guards are invited to share personal memories, stories, and local legends.

The walks turn into an expedition of a surreal world, from which the photographs testify its magical atmosphere.

Links are woven progressively in Laurence Payot’s artwork and mind. This thread is like an existential dialogue, a form of relationship with the other, enabling people to reach a different universe.

Links are also being woven in between the protagonists of Laurence Payot’s stories, a link that she will materialise with a silk thread in a new project, which should soon bring her to the Silk Road in China.

Marcy Petit

[1]: The term « event » refers here to the « performing-action » or « happening », an action considered as art. According to the definition of the Center Georges Pompidou, « the Event is very closely related to the work of the choreographer Merce Cunningham -himself close to Fluxus. »

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