Il faut quelque temps pour s’habituer à la pénombre de la galerie 22,48 m². Les œuvres de ce cabinet de curiosité ne révèlent pas immédiatement leurs secrets. Ce sont en effet les légendes entourant le comte de Cagliostro, magicien, guérisseur (peut-être même charlatan ?) sicilien du XVIIIème siècle, qui ont joué le rôle de déclencheur. Marianne Derrien, la commissaire invitée, a réuni une poignée de jeunes plasticiens apprentis sorciers pour convoquer les pouvoirs de l’artiste depuis les premiers mythes de l’histoire de l’art 1.


Empruntant des formes particulièrement ciselées, les œuvres jouent à la fois de la sérendipité 2 et de l’illusion. C’est notamment le cas de l’installation de Bianca Bondi, Untitled (Orto Botanico di Palermo, 2017), produite spécialement pour le show. Partie au jardin botanique de Palerme sur les traces des plantes médicinales utilisées par Cagliostro pour ses élixirs, l’artiste a dessiné un grand cercle rituel aux allures de signe kabbalistique sur deux feuilles de papier recouvertes de cuivre, de charbon et de latex. Les formes, à peine perceptibles sous les couches de charbon, se révèlent au fur et à mesure de l’estompe de la matière non fixée. La noirceur des inscriptions (« chaos », « aqua ») et l’épiderme du papier, brillant par endroits, contrastent avec les reproductions des allées du jardin de Palerme tirées d’un guide touristique et utilisées en papier-peint. Les dispositifs de révélation ne manquent pas dans les œuvres proposées à la curiosité du flâneur. Les mots peints à l’encre de Chine et effacés en lavis de Thomas Tronel-Gauthier jouent de la pratique de la divination : un message apparaît au cœur d’une  tache sombre (Water & Words (The World is An Island #1), 2017). Le miroir de Jean-Baptiste Caron, Spirare (2017), matérialisant un seuil entre les deux espaces de la galerie, laisse entrapercevoir un bref instant un code latin pour le spectateur qui s’aventurerait à y déposer son souffle. Tout invite à s’approcher des choses pour en écouter le murmure, comme si les œuvres émettaient un discret appel au secret 3.

Vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris

Vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris

Ce qui s’éclaire, ce qui se devine, ce qui aveugle, ce que l’on croit avoir aperçu du bout des yeux : autant de situations qui rythment l’espace de la galerie dont les seules sources lumineuses sont les œuvres elles-mêmes.

Une ampoule vient ainsi éclairer un bain d’acide pour gravure à l’eau-forte oublié durant plusieurs semaines.  Jean-Baptiste Caron rend compte, dans Terre Vierge (2017), d’une expérience hasardeuse dont ne subsistent que les résidus de sel, de sulfate de cuivre et de zinc. Posée à même le sol, l’œuvre demande à s’y pencher pour étudier sa texture de limon aux couleurs de delta.  L’artiste se fait ici manipulateur de produits chimiques tout droit sortis d’un laboratoire. Les erreurs fertiles se retrouvent aussi chez Thomas Tronel-Gauthier qui endosse le rôle d’alchimiste quand il place une véritable perle noire de Polynésie dans la cavité apparue sans prévenir lors du moulage d’une pierre volcanique (Cavity, 2017). Placée sous une cloche de verre, la forme en résine mime une trouvaille fabuleuse, entre l’huître et la météorite. Les manipulations des textures jouent moins du hasard et davantage de alliages savants chez Eléonore False dont les sculptures en céramique empruntent au répertoire surréaliste et imitent les pigmentations du corps par leur texture mouchetée provoquées par engobes et émaux. De son installation centrale, Estaminet #1 (2017), se tend une main portant une tasse japonaise vide qui invite à une ivresse contenue.

Vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris

Vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris

Eléonore False, Estaminet #1, 2017, vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris

Eléonore False, Estaminet #1, 2017, vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris

Sur la table de bistro, une sculpture de céramique glaçurée évoque une grenouille tirant la langue. Avec ironie, l’artiste joue de la polysémie : si grenouiller consiste à s’enivrer,  l’artiste convoque l’imaginaire de l’élixir pour « nous faire avaler des grenouilles », autant dire n’importe quoi. De la manipulation alchimique à celle des mots, il ni y’a qu’un pas, franchi avec délices par l’exposition. Aussi la vidéo de Jean-Hubert, Le Bon Sens (2012), se présente-t-elle sous la forme d’un meeting de campagne dont le leader s’exprime par proverbes idiomatiques ou inventés. Les formules sont progressivement complétées par un auditoire convaincu («  – Qui sème le vent récolte la … – Tempête ! ») pour s’achever sur un éloquent : « – Impossible n’est pas … – Français Français Français ! »). Insufflant un matériau poétique dans une forme de communication politique, le scénario souligne l’absurdité de l’argumentaire dont l’apparent « bon sens » parodie notre tendance au conditionnement.

Au-delà des tours de passe-passe, « Les Vies de Cagliostro » ont choisi l’occulte pour raconter à leur façon une « histoire chuchotée de l’art », murmurée en 1963 par Robert Filliou 4. Une histoire commencée il y’a un million d’années, qui raconte sans certitude, qui confère à l’insignifiant le pouvoir du signe, et surtout, qui invite à « ne pas essayer de conclure 5 ».

Ilan Michel

Anna Tomaszewski, Ma, 2016, vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris.

Anna Tomaszewski, Ma, 2016, vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris.

Jean-Baptiste Caron, Spirare, 2017, vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris

Jean-Baptiste Caron, Spirare, 2017, vue de l’exposition « Les Vies de Cagliostro », 2017, photo : Pinco Pallino, Courtesy 22,48 m², Paris

Plus d’informations

Le site de la galerie

1° KRIS, Ernst ; KURZ, Otto, « The Artist as Magician  », in Legend, Myth, and Magic in the Image of the Artist, New Haven, Connecticut, Yale University Press, 1979, pp. 61-90.

2° Cette notion, qui désigne une découverte scientifique résultant d’un concours de circonstances hasardeux, soutenait l’exposition de Marianne Derrien et Sarah Ihler-Meyer « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux » au centre d’art contemporain de Vienne, La Halle des Bouchers, de décembre 2016 à février 2017.

3° « La véritable Peinture est donc celle qui nous appelle (pour ainsi dire) en nous surprenant : et ce n’est que par la force de l’effet qu’elle produit que nous ne pouvons nous empêcher d’en approcher, comme si elle avait quelque chose à nous dire », DE PILES, Roger, Cours de peinture par principes (1708), Paris, Gallimard, 1989.

4° FILLIOU, Robert, L’histoire chuchotée de l’art / Whispered art history, Sauve, éditions Clémence Hiver, 1995.

5° Ibid.