La galerie 22,48m² présente en ce moment, et ce jusqu’au 28 mai 2016, l’exposition collective « Paperolles », proposée par la commissaire Camille Paulhan. Cette dernière concentre le thème des sept œuvres choisies autour de l’écriture. Le titre de l’exposition fait directement référence à Marcel Proust, pour qui les « paperolles » étaient les papiers, les feuillets collés en marge des textes principaux des écrivains.

Au sein de la galerie  pourtant, à l’exception de Laurence Cathala, ce ne sont pas des travaux d’écrivains qui sont présentés, mais des travaux d’artistes : le visiteur ne se place pas en tant que lecteur, mais en tant que contemplateur, que regardeur. La commissaire réussit, avec ce petit nombre d’œuvres, à explorer diverses strates de l’écriture appliquées au support visuel: les questions de support, du langage/code de représentation, du lisible…

Estefanía Peňafiel Loaiza, Cartographies 1. La crise de la dimension, 2010 Vidéo, 18 min et 40 sec,  Courtesy galerie Alain Gutharc.

Estefanía Peňafiel Loaiza, Cartographies 1. La crise de la dimension, 2010, Vidéo, 18 min et 40 sec,  Courtesy galerie Alain Gutharc.

Une seconde référence, sûrement primordiale pour un tel sujet, est amenée par la vidéo Cartographies 1. La crise de la dimension d’Estefanía Peňafiel Loaiza qui présente le chapitre La crise de la dimension du texte d’Henri Michaux Ecuador, de 1929. L’artiste dévoile petit à petit le texte grâce à son doigt imbibé d’encre qui imprime les caractères. Le passage filmé est celui imprimé dans la collection L’imaginaire aux éditions Gallimard page 35. La dernière phrase de cette page questionne le médium du livre/ou de l’écriture imprimée : « Un mal qu’apporta l’imprimerie : le noir / Ah ! le noir, dans l’époque moderne ! ».

Effectivement, à l’exception de quelques feuilles du travail de Laurence Cathala sur la correspondance, de quelques cartes de Vincent Labaume et des photographies de Jean-Christophe Norman, tout le reste de l’exposition est en noir et blanc. Même lorsque l’écriture est travaillée comme trait graphique, comme c’est le cas dans les deux eaux-fortes Prospectus et Le monde (2011) de Nicolas Aiello qui crée des paysages avec des outils empruntés au dessin (valeurs en noir et blanc, compositions à vide, etc.), la couleur assignée à l’écriture semble être devenue le noir.

Nicolas Aiello, Le Monde, 17 mai 2011 Eau-forte sur vélin d'Arches, 34 x 27 cm. Détail.

Nicolas Aiello, Le Monde, 17 mai 2011,Eau-forte sur vélin d’Arches, 34 x 27 cm. Détail.© Ana Mejia Eslava

Selon Michel Thévoz, l’imprimerie ne conditionna pas seulement la couleur de l’écriture, mais également sa forme, sa taille. Tout geste, toute corporéité, toute sensualité fut soustraite du texte imprimé au profit du seul signifiant. La restriction de l’implication corporelle de l’auteur suivait, selon lui, une restriction mentale induite par les formats d’écriture normés*. Il n’est alors pas étonnant que les artistes aient choisi de ré-impliquer leur corps dans ces écritures : Caroline Delieutraz et Laurence Cathala présentent toutes deux des écritures de type dactylographié mais choisissent de les imiter à la main. La première imite un code informatique généré par un logiciel qui reproduit l’image de L’origine du monde de Courbet. L’image fut tout d’abord postée sur Facebook qui la censura, pour raisons de nudité.

Caroline Delieutraz, A l’Oeil Nu, 2012 Mine graphite sur papier, fixation aluminium 120 x 141 cm.

Caroline Delieutraz, A l’Oeil Nu, 2012, Mine graphite sur papier, fixation aluminium 120 x 141 cm. © Ana Mejia Eslava

Ce grand format papier aux inscriptions au crayon répond à un désir de tout de même transmettre cette image d’une autre manière, tout en réinsérant la part d’artisanat, si l’on peut dire, inhérente au travail traditionnel du dessin. Cette œuvre A l’oeil nu joue sur ce décalage entre support et technique traditionnels et sur la transcription d’un code issu d’un langage technologique relativement récent.

Laurence Cathala, La Correspondance II, 2013, Série de lettres-dessin, gouaches, crayons de couleurs, dimensions variables

Laurence Cathala, La Correspondance II, 2013, Série de lettres-dessin, gouaches, crayons de couleurs,
dimensions variables

L’imitation de la machine à écrire dans la Correspondance (II) de Laurence Cathala joue sur le même registre, bien que cette typographie, cette manière de former les signes puisse être davantage liée à la volonté de faire reconnaître l’interlocuteur matérialisé. L’autre interlocuteur est d’ailleurs matérialisé par une écriture manuscrite de couleur bleue, qui s’oppose à la noirceur dénoncée par Henri Michaux. Cette œuvre pose également la question de la valeur de la correspondance à l’ère de la sur-communication. Aucune temporalité précise n’est donnée comme repère au lecteur, mais certaines allusions à internet font apparaître un anachronisme : une correspondance papier, au langage soutenu, non dactylographiée, qui existe malgré les outils de communication Internet qui les ont presque totalement remplacés et qui, de par la rapidité des échanges possibles, ont souvent abaissé la qualité du langage employé.


Une impression de rareté accrue par l’accrochage et l’exposition.


Ces lettres sont les écritures en marge des vies, des professions des correspondants, et pourtant, les réflexions échangées nourrissent leurs travaux : la correspondance comme paperolle de leurs vies respectives.

Jean-Philippe Basello, Signature de Barack Obama, 2015, encre sur papier, 21 x 29,7 cm

Jean-Philippe Basello, Signature de Barack Obama, 2015, encre sur papier, 21 x 29,7 cm

Si la signature n’est pas visible dans cette Correspondance, elle est le sujet central du travail de Jean-Philippe Basello. Ce dernier reprend en série l’usage de la signature. Ici, celle de Barack Obama, imitée plusieurs fois. L’artiste questionne non seulement la reproductibilité d’une signature, pourtant censée demeurer identique toute une vie durant, mais également le principe d’identification par ce moyen, ici imité et détourné.

Vincent Labaume, Carte du monde Triam, 1981 Encre, feutre sur carton, letraset sur papier 20 x 20 cm

Vincent Labaume, Carte du monde Triam, 1981 Encre, feutre sur carton, letraset sur papier 20 x 20 cm

L’exposition pose aussi la question de la lisibilité des œuvres : le texte « cité », si l’on peut dire, par Nicolas Aiello ne peut se déchiffrer ; c’est aussi le cas de l’écriture inventée par Vincent Labaume dans sa Carte du monde Triem.

Ici l’écriture est désignée par le dessin de la carte géographique qui fait apparaître les mots comme des légendes.

Ces cartes représentent la géographie d’un monde imaginaire, créé de toutes pièces par son auteur, qui comporte sa langue, sa mythologie, sa littérature. L’artiste présente des écritures à l’alphabet latin, mais également des cartes à l’alphabet inventé, lisibles pour lui seul. Les traits alignés par l’auteur apparaissent comme une écriture calligraphique. Au sujet de la calligraphie, un des plus anciens maîtres de la dynastie Tang, Sun Guoting, écrivait : Considérez le jeu des terminaisons en pointe et en goutte, les effets prodigieux du tonnerre qui roule et de la pierre qui chute dans l’abime, les mouvements de l’oie sauvage qui vole à tire d’aile et celui de la bête effarée qui se cabre, l’allure du phénix qui danse dans les airs et celle du serpent qui se dresse en sifflant, les figures de la falaise abrupte et des pics dénudés, d’un danger imminent et du bois mort auquel on s’agrippe, des formes lourdes comme des nuages menaçants ou légères comme les ailes d’une cigale, considérez que lorsque le pinceau bouge, c’est l’eau qui s’écoule d’une source, et que lorsque le pinceau s’arrête, c’est une montagne immobile ; considérez ce qui est très, très léger, comme la nouvelle lune qui se découpe à la lisière du ciel, et ce qui est très, très clair, comme la multitude d’étoiles de la Voie Lactée, -ils sont pareils aux mystères subtils de la Nature, ils ne peuvent pas être forcés. La calligraphie s’oppose totalement à notre manière occidentale d’envisager le rapport au texte, puisque le geste et l’adresse font partie intégrante du fait même d’ « écrire ». La lisibilité de l’œuvre pose également le souci de la lecture. Le format de lecture auquel nous sommes le plus confronté est celui du livre. Jean-Christophe Norman remet en cause ce format en reprenant le texte de James Joyce Ulysse.

Jean-Christophe Norman, Ulysses, a long way, 2012 Tirages photographiques sur papier, 18,4 x 13,7 cm chaque

Jean-Christophe Norman, Ulysses, a long way, 2012, Tirages photographiques sur papier, 18,4 x 13,7 cm chaque

Il l’extrait du format « livre » pour le confronter au sol. Il copie le texte au gré de ses pérégrinations. Mise en abime du texte qui raconte l’histoire de deux voyageurs. Le texte ainsi fragmenté temporellement et géographiquement perd sa narration linéaire, mais devient une trace témoin des passages du transcripteur. Sous forme de photographies en couleur, ce témoin d’écriture retrouve également son contexte coloré et donne à l’exposition une touche de vie.

Les sept œuvres de cette exposition trouvent donc assez de correspondances entre elles pour faire naître une réflexion ; en même temps, le potentiel poétique de l’écriture est amplement utilisé. Le contraste est grand entre les formes nues, et souvent petites des feuilles de papier et des photographies exposées, et la temporalité demandée pour pouvoir les observer avec attention. Camille Paulhan a réussi à présenter un panel assez large de l’utilisation de l’écriture dans l’art d’aujourd’hui, écriture qui depuis la fin du Xxème siècle se réinsère lentement dans l’image, ou vice-versa. Une sorte d’exposition-manifeste pour que l’écriture ne soit plus paperolle de l’art contemporain.

Un texte de Ana MEJIA ESLAVA

* « La nuit du logos » in Michel Thévoz, Détournement d’écriture, Collection Critique aux Editions de Minuit, Paris, 1989.