C’est au sein de la petite galerie Christophe Gaillard, en plein cœur du Marais, que nous découvrons le travail de l’artiste allemand Fabian Knecht. Depuis la rue, par la porte grande ouverte, nous apercevons un costume d’homme accroché au mur. Le vêtement sale, couvert de cendres, témoigne silencieusement de notre histoire.

Fabian Knecht, Verachtung (vue d'exposition), 2014

Fabian Knecht, Verachtung (vue d’exposition), 2014,© Galerie Christophe Gaillard

Raviver les mémoires blessées

Sur cette même cimaise, sont exposées une vidéo et une photo nommées Verachtung («  Mépris » en allemand). On y voit l’artiste marcher dans les rues de New York, vêtu de ce drôle d’habit un peu trop grand, les cheveux également gris de cendres, le visage fermé. Grâce à un panneau, nous identifions le quartier comme étant celui du Word Trade Center. Déambulant tel un fantôme, à contretemps du rythme soutenu des passants, il questionne la résurrection du lieu, quatorze ans après l’attentat des Deux Tours.

Au gré de son pèlerinage artistique, il transporte sur lui les cendres d’Hillah, ville irakienne détruite par un raid américain lors de la longue guerre opposant les deux pays au début du siècle.

Performeur et plasticien, Fabian Knecht interroge l’omniprésence du conflit, la plus grande création humaine. Messager d’une paix qui reste encore à conquérir, Fabian Knecht réunit symboliquement ces deux anciens ennemis. Personne ne semble remarquer ce drôle de personnage, sans doute un clochard de plus. Il est difficile en effet de capter la moindre attention dans ces villes fourmillantes et folles, mais là n’est pas le but final. Disciple direct de Joseph Beuys, pionnier allemand de la performance engagée, l’artiste crie la détresse du monde dans une marche macabre. Comme le faisait Beuys avec son manteau de feutre, il tient à nous laisser une trace de son action, à cristalliser son engagement. La performance perdure grâce aux éléments exposés, qui dans le contexte de la galerie prennent une tout autre ampleur.

L’oeuvre du dehors

Fabian Knecht, Freisetzung (vue d'exposition) 2014

Fabian Knecht, Freisetzung, photographie 100×150, 2014 © Galerie Christophe Gaillard

Cherchant toujours à troubler l’ordre par ses actions, il s’attaque à la Neue Nationalgalerie, haut lieu de la sphère muséale berlinoise avec sa performance Freisetzung. C’est à grands coups de fumigènes placés sur le toit du bâtiment qu’il sème la panique au sein de la population environnante. L’oeuvre sort de l’institution muséale, questionne les codes de l’art contemporain en cherchant un autre point de vue. Critique acerbe du White Cube ? Rejet de la logique du marché de l’art ? Fabien Knecht glisse de l’incongru dans le banal, transforme le paysage urbain par des actions parfois discrètes, parfois imposantes, mais est toujours là pour remettre en question. L’action in-situ est accompagnée de croquis, photos et dessins, prouvant l’action préméditée de l’artiste. En résulte un large tirage photographique, la fumée envahit l’image, la composition appuie le scénario, terriblement angoissant si l’on ne connaît pas le contexte de l’oeuvre.


On s’imagine une bombe, un incendie, une émanation de produits toxiques, tout sauf une intervention artistique.


 

L’accrochage subtil de l’exposition laisse le visiteur dans le trouble. Les cartels n’en disent pas plus et la vidéo de l’enfumage est cachée au sous-sol de la galerie. C’est donc oppressés, dans ce petit espace sombre, que nous sommes témoins de l’action filmée, sans toutefois en comprendre plus sur sa nature. Comme un rappel à la raison, l’artiste pointe du doigt le fait que l’oeuvre au-dehors peut être tout aussi importante que celle estimée, cotée et vendue dans le circuit institutionnel.

Fabian Knecht, Zerbrechung (vue d'exposition), 2013 (2)

Fabian Knecht, Zerbrechung (vue d’exposition), 2013

Un pavé jeté à la gueule des aînés

Dans la petite salle du fond, une autre vidéo étrange, aux bruits sourds et semblant posée sur un socle bancal, nous montre une grande fenêtre.

Tout à coup un projectile est brutalement lancé, laissant un trou béant sur la vitre.

Dans notre dos, l’autoportrait de l’artiste, dans une esthétique floue, laisse supposer qu’il a capturé avec empressement son expression à l’instant de l’infraction. C’est le 3 avril 2013, l’artiste vient de briser la fenêtre de la demeure normande de Marcel Duchamp à l’aide d’une pierre prise sur le chantier du musée Pablo Picasso. La fenêtre, objet central dans l’oeuvre de Duchamp est ici attaquée physiquement, avec toute la charge symbolique que l’histoire de l’art nous rappelle. En opposition constante dans leurs philosophies de l’art et de la vie, Duchamp et Picasso sont ici confrontés à nouveau. Sur son lit de mort, le maître de la peinture moderne aurait dit de l’artiste inclassable et provocateur : « Il avait tort ».

Une fois de plus, Fabian Knecht ne prend pas position, il se place comme conducteur de deux énergies puissantes, en conflit, comme un intermédiaire qui intervient, mais seulement pour redonner la parole aux absents. On peut y voir un hommage direct à Duchamp, qui lui-même brisa accidentellement sa Mariée mise à nu par ses célibataires et décida que cela resterait partie intégrante de l’oeuvre. Les frontières éclatent, les discours se délient, les actes s’emplissent de références, l’espace public est transformé et questionné. L’artiste-activiste impose un temps de réflexion là où rien ne l’annonce. «  UNG_ », titre de l’exposition, est le substantif apposé au verbe pour exprimer l’action. Comme un beau retour à la tradition beuysienne, l’artiste fait tomber les barrières entre l’art et la vie même. Les œuvres prennent place au sein de l’espace sociétal, appartenant à tous, et à personne. La pierre est lancée, à chacun de savoir réceptionner ce bel engagement artistique, mais non moins politique.

Mona Prudhomme