Dans la ville de Leeds, la scène artistique existe par le biais d’expositions à l’esprit déjanté et underground, au cœur d’un quartier composé de bâtiments en briques rouges, typique d’une industrialisation révolue du Nord de l’Angleterre. La galerie « Set the Controls for the Heart and the Sun » présentait en mars dernier une exposition regroupant la jeunesse artistique emergente anglaise et parfois européenne.

À l’origine de ce vaste projet, une équipe de jeunes curateurs composent l’organisation artistique SEIZE. Animée par le désir de questionner des tendances actuelles, de poser un regard nouveau sur des sujets parfois tabous, de contrarier la bienséance et d’infléchir des idées reçues par l’intermédiaire d’un show artistique à l’opposé du « bon chic-bon genre », SEIZE vous présente alors SLEAZE.

Première d’une série de trois expositions successives nous entraînant ainsi jusqu’en mai prochain, SLEAZE se présente elle-même comme une exploration du « seedy », du « sexy » et du « sensual » au sein d’un accrochage minutieusement désorganisé.

Après avoir pénétré à l’intérieur de ce lieu perverti par la débauche du show, le spectateur-voyeur va se heurter à d’étranges objets à la forme et à la position suggestive tels qu’un collage poilu, un dessin voyeuriste, un téléphone rose, un pénis emballé, une confession imprimée ou encore une aquarelle sexuellement abstraite.

 © Sleaze, STCFTHOTS 

© Sleaze

Selon les œuvres, un fantasme, un scénario, un souvenir vient en tête comme autant de désir d’une connexion fétichiste et brute avec les différentes pièces. À la limite d’une appréhension « surréaliste », cette recherche automatique se comprend comme une anecdote et se donne à voir tels des fragments libérés de la raison, au dehors de toute préoccupation esthétique et morale (1).

Car, se confronter à des œuvres réunies sous l’expression de la débauche n’est peut-être que le seul moyen de comprendre la sordidité qui parfois nous possède.


Le temps de quelques lignes, arrêtons-nous sur les œuvres les plus intéressantes de cette exposition.


Mathiew Parkin, Interlude [lossless compression] : Un homme torse-nu et allongé sur un lit regarde intensément le spectateur à travers l’écran de la télévision; sa respiration est forte et saccadée lorsque soudain il lève le bras gauche pour le rabattre contre son visage. La situation semble presque malsaine, pouvant même nous placer dans un sentiment d’inconfort. Par le biais de cette vidéo, l’artiste semble vouloir nous placer dans une position de soumission, à la fois merveilleusement dangereuse et terriblement sensuelle. Est-ce un face-à-face avec les angoisses qui nous guettent, personnifiées par une figure humaine ? Où est-ce la mise en scène de ce jour terrible que l’on vivra tous au moins une fois dans notre vie ?

Ned Pooler, Bullet for my Valentines : Une sculpture cylindrique recouverte d’une fourrure à la fois mauve et rose nous fait face. La forme phallique de la pièce est passablement recouverte de traces diverses, laissées par les doigts des autres visiteurs. En effet, il est difficile de résister à la tentation de toucher la matière de la peau de cet objet. Ces empreintes participent alors peut-être au fonctionnement et à la compréhension de l’œuvre, telles des stigmates et des cicatrices du passage de tout à chacun. Odeur de Naphtaline.

© Sleaze,

© Sleaze

Tom McGynn, Pierced Form : Un objet en bois ovale rappelant la forme d’une cuvette de toilette est accroché verticalement au mur. Objet à double face, il faut appréhender cette pièce de l’autre côté pour en découvrir son secret. Des graffitis, des tags et des dessins, de ceux que l’on retrouve dans n’importe quelle toilette publique en recouvrent le versant opposé. Les murs des toilettes publiques sont aujourd’hui des carnets de croquis où tout le monde est libre d’y dessiner, d’y poser des questions et de s’y exprimer, le plus souvent dans une direction ouvertement ostentatoire et sexuelle. Il y aurait donc une tension du fait de pratiquer des activités privées dans un lieu public, avec seulement la plus fragile des frontières pour cacher un des plus grands tabous et fonctionnements physiques de notre culture. Les gens retranscrivent seulement l’inspiration de leur environnement (2).

Liv  Fontaine, Still Stella Tho : Liv Fontaine est une artiste performeuse, qui se joue d’une représentation délibérément sexuelle et provocative par la manipulation et la mise en scène d’objets découlant de cette industrie. N’ayant pas pu réaliser la performance le soir du vernissage, il nous faudra nous contenter de l’anecdote d’un regard soumis face à une industrie de plus en plus populaire dans l’air du temps.  L’arrière-plan de la photographie dégage une atmosphère verte et jaune qui me rappelle soudainement la performance chirurgicale d’une certaine Orlan. Ce détail est-il alors anodin lorsque l’on distingue une tendance similaire à la transformation physique dans le travail de ces deux artistes ? Une hybridation par des moyens réversibles ou non,  en somme une identité hybridée (3).

© Sleaze, STCFTHOTS 

© Sleaze, STCFTHOTS

Daisy Foster, All I Wanna Know are you Gonna Bang : De toutes les pièces présentées, c’est probablement celle de Daisy Foster qui happe en premier le regard. L’installation se compose d’une balançoire suspendue au plafond par des chaînes en fer tandis qu’un ballon de baudruche blanc, retenu par une ficelle de plumes blanches également, passe au travers du siège. Dans l’univers opalescent et monochrome de l’espace, l’œuvre fait écho à cet environnement singulier tandis que le symbolisme de la balançoire tend à une représentation de l’enfance et de l’innocence. Au milieu de cet environnement et du propos de l’exposition, l’oeuvre de Daisy Foster est donc riche d’allégories et lourde de sens.

Clément Balcon, Stoya and James : Seul étranger dans cette exposition British, Clément Balcon nous enflamme une nouvelle fois d’un de ses baisers. (Voir ma critique sur Clément Balcon à l’occasion du Salon de Montrouge 2015) (4).   

Dans ce nouveau dessin, réalisé aux crayons de couleur, en se basant sur le procédé de la quadrichromatie, Clément Balcon a, une nouvelle fois « appuyé » sur la touche arrêt sur image d’un film pornographique. Cependant, et comme à chaque fois, l’artiste ne s’arrête et ne se focalise que sur ce moment ultime d’abandon entre deux personnes, éliminant alors tout le reste et le reléguant à l’anecdotique. Le temps d’un baiser, nous rendant voyeur d’un moment de sensualité.

Helena Whittingham, I wish I could stay [on cam] : Les draps ont des odeurs, mais pour cette artiste, ils ont également la parole. Imprimés directement sur un tissu de soie rose, les mots nous racontent une histoire, celle dont ils sont les derniers témoins. Jouant sur la syntaxe et la typographie des mots, Helena Whittingham dépeint un « chat » fictionnel entre deux personnes à la fois charnel et sadique.

Au même titre que Ruwen Ogien, l’exposition SLEAZE se positionne contre une certaine valeur moraliste du sexe dans notre société et va à l’encontre d’une conception substantielle de la bienséance (5).

© Sleaze, STCFTHOTS 

© Sleaze, STCFTHOTS

Toujours plus entourés chaque jour d’images issues de la pornographie, devenues des images de l’ordinaire et du populaire, nous ne devons cesser de nous questionner par rapport à notre rapport ambivalent à celles-ci ; donc de nous questionner par rapport à nous-mêmes dans le monde où nous vivons.

SLEAZE est en définitive une exposition ayant pour but de donner une satisfaction aux passions sensuelles de notre subconscient,  tout en prenant le soin de nous offenser sur nous-mêmes.  

Un texte de Marcy Petit.

Plus d’informations

Une exposition présentée à la « Set the Controls for the Heart of the Sun »  du 19 mars au 8 avril 2016, avec les artistes : 

Lily Ackroyd-Willoughby
Eleni Bagaki
Clement Balcon
Katrina Cowling
Liv Fontaine
Sarah-Joy Ford
Daisy Forster
Tom McGinn
Mathew Parkin
Ned Pooler
Adam Saad
Helena Kate Whittingham

  1. André Breton, Manifestes du surréalisme, Essai Folio, Paris, 1985.
  2. Julie Beck, Behind the Writting on the Stalls, Revue The Atlantic, Novembre 2014.
  3. Bernard Andrieu, «Prendre le parti de la chair», Chimères, n°65, été 2007, pp.91-100.
  4. http://lechassis.fr/clement-balcon/
  5. Tanguy Wuillème, « Ruwen Ogien, La liberté d’offenser. Le sexe, l’art et la morale »,Questions de communication [En ligne], 13 | 2008, mis en ligne le 01 juillet 2010, consulté le 28 mars 2016. URL : http://questionsdecommunication.revues.org/1942