OÙ, lieu d’exposition pour l’art actuel, proposait dernièrement une exposition collective qui rassemblait le travail de jeunes artistes. Cette association en faveur de l’art actuel réunit trois lieux d’expositions dans la ville de Marseille: un espace de diffusion artistique s’inscrivant dans l’espace public avec des expositions et des déambulations urbaines à ciel ouvert, dans le 13ème arrondissement; l’espace OÙ Galerie Paradis, situé dans le 6e arrondissement et enfin le lieu qui accueille l’exposition « TOAST » près du Palais Longchamp dans le 1er arrondissement.
Les OÙ sont tout d’abord liés au travail de Richard Baquié, artiste plasticien dont l’histoire personnelle est intimement liée à celle de Marseille, sa ville natale. Avec sa femme, Axelle Galtier, ils voyagent beaucoup, vont un peu partout et c’est finalement l’ « association des amis(e-s) de Richard Baquié » qui créerons l’Association OÙ, lieux d’expositions dont le dessein est de finalement sortir de l’habitude.

Les artistes exposés étaient d’anciens résidents d’Astérides et de Triangle à la Friche Belle de Mai, célèbre lieu de la scène alternative culturelle et artistique de Marseille.

 L’histoire de cette exposition racontait tout d’abord des rencontres. Une rencontre entre ces jeunes artistes venant de deux résidences quelque peu en concurrence. Une concurrence qui va voler en éclats par trois fois, à chaque moment de rencontre, fortuit ou non, notamment lors d’une soirée, qui sera finalement le point de départ de cette exposition. Pourtant, il y avait bien une personne qui a fait le lien entre toutes ces personnes, toutes ces rencontres. Elle s’appelle Chloé Curci et est co-responsable des résidences à l’association Triangle. Elle en connaissait les artistes et avait des amis chez ceux d’Astérides. Pourquoi ne pas alors les faire se rencontrer ? Et il n’en fallait pas davantage non plus pour que Chloé Curci et ses nouveaux acolytes réussissent à ouvrir les ateliers des deux résidences en même temps, lors de la porte ouverte, chose qui n’avait jamais été réalisée auparavant. L’idée de la rencontre et de l’exposition chez OÙ vient alors de l’association OÙ elle-même, qui a bondit sur l’intuition que ces résidents étaient tous, au final, des amis.

En prenant la fiche explicative des œuvres, on pouvait s’apercevoir assez rapidement que les diverses pièces étaient dépourvues de titre. Par substitution, devraient-elles alors toutes s’appeler « TOAST » ? La découverte et la compréhension des œuvres n’en deviennent alors que plus troublantes et plus énigmatiques. Surtout lorsque l’on sait que le nom de cette exposition a été trouvé en référence au « toast américain », après qu’Axelle Galtier ait entassé les 14 artistes dans sa voiture, en rentrant d’une soirée.

C’est le cas par exemple de la photographie animée de Sigurdur Atli Sigurdsson, l’un des artistes invités de l’exposition. Au fond de la galerie apparaît une photographie projetée sur le mur blanc d’un jeune homme vêtu d’un costume blanc, guitare à la main. Il nous regarde fixement et semble avoir été capturé dans un moment de grande concentration, juste avant de monter sur scène. Pourtant à y regarder de plus près, on s’aperçoit vite que quelque chose ne va pas car il nous semble bien que ce curieux personnage bouge et respire. Ce n’est pas vraiment une photographie que nous avons sous les yeux mais une vidéo. La vidéo d’un musicien qui s’apprête à nous jouer un air de country? Non plus! Et il suffira de détourner les yeux trois secondes de ce mur pour s’apercevoir que l’homme est maintenant toujours immobile mais de dos. Sigurdur Atli Sigurdsson crée ici la douloureuse situation de l’attente d’un événement qui ne viendra tout simplement pas.

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Sigurdur Atli Sigurdsson, © Chloé Curci

L’œuvre la plus saugrenue de cette exposition serait probablement la vidéo de Darren Roshier. À travers l’écran d’une vieille télévision, l’artiste intervient « Ici », « Maintenant » et « Ailleurs » à la fois. Avec beaucoup d’humour et de fantaisie, il se projette dans le futur, le présent et le passé grâce à l’enregistrement d’une performance réalisée en Suisse et de vidéos captées à Marseille, durant la résidence. Dans cette mise en scène qui renverrait presque au comique de situation, de temps et d’espace du théâtre, tout se mélange pour devenir le « Here&Now » de « TOAST ».


Le corps et la présence de l’artiste en deviendraient alors presque anecdotiques et conceptuels.


Une autre vidéo est projetée, cette fois-ci directement sur le mur blanc. Cholé Curci a décidé de filmer la mer en négatif afin d’en avoir une sensation et une perception différente. Les couleurs, inhabituelles, dégagent une sensualité qui nous perd dans une ligne d’horizon que l’on ne distinguerait presque plus. Le fait que l’ombre portée des visiteurs interagisse directement avec la vidéo déclenche une trame narrative qui nous projette sur une plage lors d’un coucher de soleil.

Juste à côté de la vidéo, Chloé Curci a également disposé par terre l’indice témoin d’un moment de fête, une boule à facette.
Décidant de rester dans l’ambiance passée de la soirée et à l’aide d’une lampe torche, elle invite le spectateur à s’approprier et à jouer avec les lumières qui se mettent elles aussi à danser tout autour. Il est alors question de mémoire et de sensations dans ce « non-événement » qu’a organisé OÙ, car selon Richard Baquié, « ma mémoire est ma sensation. »

© Chloé Curci

© Chloé Curci

Thomas Koenig, propose un travail sérigraphique sur papier argenté. Deux dessins, les mêmes, sont accrochés au mur mais l’un dans le sens inverse de l’autre. C’est peut-être le retournement de situation d’une perception différente de deux œuvres qui n’en font au final qu’une.

Sont également disposées à différents endroits au sol, trois lampes de chevet en céramique. Zoé De Soumagnat et Éléonore False, qui n’avaient pourtant pas l’habitude de travailler en duo, se sont associées afin de manipuler un tout nouveau matériau: la céramique. Les ampoules qui ornent ces lampes sont bleues, jaunes et rouges. Trois couleurs primaires, trois façons d’éclairer l’obscurité.

Une curieuse composition tapisse l’un des coins du mur de la galerie. Des photographies de divers éléments trouvés dans les rues de Marseille, tels que des parpaings composent un dessin de fil de pêche. En regardant l’œuvre de plus près, on s’aperçoit que des lettres apparaissent par l’effacement du dessin. GI – GT – GD doivent avoir une signification pour l’artiste mais celui-ci ne semble pas déterminé à nous la faire savoir dans cette pièce. De plus, une seconde œuvre vient troubler cette tapisserie. Une peinture sur toile représentant un homme s’ajoute à l’ensemble de la composition. Sur le T-shirt de ce personnage sont peints deux grands yeux bleus persans, ce qui serait être l’un des motifs récurrents de l’auteur de cette toile, Zoé De Soumagnat.

Zoé De Soumagnat, © Chloé Curci

Zoé De Soumagnat, © Chloé Curci

Il est à présent temps de terminer la présentation exhaustive des œuvres de l’exposition « TOAST » par une dernière pièce, celle de Mükerrem Tuncay. Un sac à dos de l’armée turque sur lequel est brodé en rouge « Home for Losts » est accroché au mur. Juste à côté, une petite affiche explique la démarche à suivre: « If you are lost, send me an e-mail. I will lend you this bag – Homeforlosts@gmail.com »
Que vous soyez donc perdu géographiquement ou dans votre tête, recevoir ce sac vous permettra d’accompagner votre errance, car toujours selon Richard Baquié, « l’errance est fondatrice ». Votre nom sera alors brodé dessus jusqu’à ce qu’une autre personne en ai besoin. À bon entendeur …

Et une dernière chose. Si vous êtes du genre manique des détails, jetez un coup d’œil dans les recoins de l’espace.

Vous y découvrirez alors les curieuses petites têtes réduites de Mathis Collins, sculptées dans du plâtre blanc où du charbon noir.

© Chloé Curci

© Chloé Curci

Dans cette exposition, on comprend finalement que les fonctions et les médiums de chaque œuvre sont multiples. Prenant pourtant en compte le même événement de départ, nous apprécions d’autant plus que les œuvres n’aient pas forcément de continuité, ni de cohérences les unes avec les autres. Les points de vus ne sont donc pas subordonnés à d’autres, laissant le libre arbitre à chacun de s’épanouir dans l’espace. Le groupe était libre d’y proclamer, d’y exprimer, d’y montrer sa vision et son envie d’une représentation contingente à leur propre expérience au sein des résidences artistiques. Mais également leurs propres sensations et mémoire de cette soirée à 14 personnes dans le 4X4 de OÙ, piloté par Axelle Galtier, qui fut une unique soirée et une experience unique.

Néanmoins, l’exposition dans son ensemble peut se comprendre au final comme un bloc et dans l’unité d’un propos: celui de faire œuvre d’une aventure vécue à la fois individuellement et tous ensemble dans la ville de Marseille, durant ce temps donné. Et selon Axelle Galtier, « bref, c’est leurs histoires qui deviennent la matière première de leur travail. »

En définitive, l’exposition « TOAST » réunit les recherches, les expériences, les souvenirs et les désirs de tous ces jeunes artistes afin de nous en abreuver. L’intention de cette exposition repose alors sur le caractère fondamentalement festif de son introduction et qui se finalise par le parcours mental et déambulatoire des œuvres dans l’espace d’exposition.

Marcy Petit.

Plus d’informations

OÙ lieu d’exposition pour l’art actuel

58 rue Jean Bernardy
13 001 Marseille
Exposition « TOAST » du 09/04/2015 au 23/04/2015