Chaque mois, Samuel Belfond propose pour Lechassis une chronique consacrée à la jeune création, à travers ses actualités artistiques et mondaines. Vernissages, performances, fêtes, seront autant d’occasions de croiser les artistes et commissaires de cette génération émergente, et rendre compte de leurs pratiques, humeurs et convictions. 

Jeudi 6 Septembre, Haut-Marais, 18:00

« Paris est vraiment formidable ! C’est si petit qu’on peut y faire tous les vernissages à pied. »

Ces ravissements, que l’on avouera d’une confondante profondeur, lançaient, cet aimable jeudi de septembre, le retour aux affaires du Paris mondain de l’art. En bonne compagnie, donc : une New Yorkaise affable de retour au village, et quelques autres sbires prêts à en découdre avec les oeuvres et les buffets de l’année débutante. L’air est léger, rue de Turenne. Et pourtant, l’ombre d’une inquiétude tressaille sur un front de notre aréopage. Alors que ce Marais palpite comme un gigantesque parc d’attraction pour adultes bien mis, open bar à ciel et bras ouverts, ce jeune commissaire venu de Londres fait fondre sur nous son doute coupable. Voilà le discours qu’il nous tint : « Il est étonnant de constater, commence-t-il, que le vernissage possède en soi tous les attributs de l’évènement démocratique par excellence : il offre publiquement – par l’intermédiaire de la publicité et de son pignon sur rue – arts et victuailles gratuitement à tous les badauds, dont l’unique mérite aura été de franchir la porte ouverte d’une galerie. Ne trouvez-vous pas étrange, voire dérangeant, que les mille personnes que nous croiserons ce soir seront pourtant les mêmes que l’année passée, et les mêmes encore que l’année qui viendra ? Existe-t-il donc des barrières, invisibles à nous seulement, qui empêcherait le reste du monde de fréquenter ces galeries où nous croisons chaque semaine nos semblables ? »

Candide, peut-être, sa remarque fit cependant son effet sur le groupe – notre New-Yorkaise, seule, s’était arrêtée à « démocratique » pour consulter son flux Instagram – et, si elle n’empêcha pas nos ivresses du soir, nous conduisit à chercher, ce jour et les suivants, ces murailles implicites qui semblent séparer l’art contemporain de notre siècle.

Une enquête sponsorisée ce mois-ci par la buvette de la Fondation Ricard, qui aura fait passer le siège de Troie pour une partie de campagne.

Jeudi 6 Septembre, Haut-Marais, 20:00


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Les premières visites, si elles ne firent guère avancer ces hautes réflexions, flattèrent du moins nos courtes poches, tout en ménageant une place pour quelques surprises. L’arrière-cour accueillant Les Filles du Calvaire, d’abord, où la foule épaisse et jeune se masse. On y voit les syncopes muettes d’Emmanuel Saulnier présider, au milieu des quatre jeunes artistes qu’il a convié. Et retiendrons surtout d’élégantes photographies de Steeve Baurras, d’où crépite, par delà la surface laquée et presque entièrement noire, comme une fureur sépulcrale.
S’ensuit GB Agency, ses tréteaux dehors, façon Beaujolais Nouveau, où se serrent les couples APC. Délicate proposition au rez-de-chaussée : la galerie est vide, ou presque. Seule, indiscernable de prime abord, une phrase unique et longue est marouflée et trotte le long des murs, des fenêtres, des murs encore, comme un flux de pensées que les visiteurs saisissent en marchant. Mark Geffriaud signe une gracieuse et troublante narration dans l’espace, autant qu’un calvaire certain d’assistant monteur. Elle rend ici studieux les élégants, glissant le long de ces murs.
Nous vous épargnerons Perrotin, un peu plus loin, ces chroniques ne traitant ni de création mûre, ni de design.

Mark Geffriaud signe une gracieuse et troublante narration dans l’espace, autant qu’un calvaire certain d’assistant monteur

Notre excursion touche à sa fin, et mes recherches piétinent davantage encore que les quelques collectionneurs toujours debout à ces heures pour eux tardives. Nous en apercevons deux spécimens, vieux couple un peu caduque, qui s’achemine vers la galerie Ceysson & Bénétière. Elle n’était pas au programme : nous comprenons bientôt pourquoi. C’est une exposition collective, dont le nom des artistes nous a échappé. Ils sont réunis ici sous couvert de l’expression « archéologie du futur », poncif tellement canonique dans les livrets de salle depuis quelques années qu’une class action du SGPA-CGT – Syndicat Général des Personnels de l’Archéologie – ne serait pas infondée. Poncif éculé qui justifie ici quelques propositions savoureuses.
Hors d’oeuvre : statuaire grecque revisitée, bronze défraichi et sa peau de banane ; plat de résistance, croûte aller-retour en deux façons ; pour finir, et nous achever même, énième ready made sédimenté : quelques câbles informatiques grisâtres jonchent le sol et les cimaises.
On ne filera pas la métaphore jusqu’à dire le spectacle indigeste, mais il éclaire en tout cas nos premiers questionnements. Si la rencontre régulière avec des oeuvres qui intriguent, transportent ou bouleversent, permettent à l’amateur de souffrir un raté potentiel, à l’ombre d’une soirée par ailleurs agréable, qu’en sera-t-il du néophyte, pour qui cette rare entrevue avec ce que l’on nomme art contemporain ne fera que confirmer les ires des bonimenteurs réactionnaires, qu’il entend parfois à la radio, à savoir que cet art flatte et adule des « pastèques sur des piédestaux » ?


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#markgeffriaud « avec une certaine douceur en prime » @gbagency_paris jusque 06/10.

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Samedi 8 Septembre, Galerie Christophe Gaillard, 18:00

Peut-on encore parler de création émergente lorsque les verres à vin ont remplacé les gobelets en plastiques ? Epineuse question, que Julien des Monstiers balaie de notre esprit avec aisance, tant sa dernière exposition confirme les bruissements qui ont accompagné la précédente, il y a deux ans de cela. Dans la salle principale de la galerie Christophe Gaillard, un dallage peint, au faste passé, s’allonge jusqu’au plafond. Il fait écho au saisissant grand format qui trône au centre de la salle, nous y immerge presque. Ainsi que cette peinture qu’on piétine au sol, la toile mime une tapisserie d’époque, un bestiaire cacophonique et rutilant, qui feint de s’effacer sous le boutoir des âges. Par un procédé de transfert, des Monstiers rend contemporaine la beauté fanée de cette scène rupestre, dont un troublant dallage rose vif – l’arrière-fond de la toile – tranche le charme cossu du plan figuratif. Ainsi, faisant cohabiter les époques non par le kitsch mais l’harmonie, comme ce sol peint qui, singulier, se courbe et s’élève, le peintre semble oser une démarche qui ne cherche pas tant la référence que la beauté-même. De l’autre côté de la salle, un petit format : c’est une volaille morte, ramenée de la chasse, et prête à être plumée. Des striures orangées et verticales la couvrent presque. On aurait pu croire un détail de quelque scène bourgeoise et champêtre. Ces striures donnent à l’anodin comme une transcendance enivrée : un érotisme du gibier.

Peut-on encore parler de création émergente lorsque les verres à vin ont remplacé les gobelets en plastiques ?

On entendra quelques réserves, ça et là, et il est vrai que Julien des Monstiers ne craint pas d’être séduisant dans sa peinture, qui ne détonnerait au sein de l’esthétique post-classique aguicheuse de certaines marques de luxe, Gucci et consoeurs. Pourtant, on ne pourra lui retirer que son oeuvre, pour ce qu’elle peut compter de références invisibles à une peinture conceptuelle, a ceci de singulier qu’elle ne s’embarrasse pas de ces concepts pour être pleinement vue et vécue. De retour à nos interrogations, pourquoi ne voit-on ici, dès lors, que les congénères usuels ? Nos chats échaudés auront-ils craint l’archéologie et les agrumes ?


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C’est LA grande exposition de peinture à ne pas manquer @juliendesmonstiers @galeriechristophegaillard

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Lundi 10 Septembre, Fondation Ricard, 19:30


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#fondationricard #curatedbyneilbeloufa #prixricard #queuedebatard #neilbeloufa

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A voir l’attroupement monstre, dégueulant depuis la rue jusqu’à la salle bondée accueillant la sélection annuelle du Prix de la Fondation d’Entreprise Ricard, il nous vient une idée, claire et définitive, de la frontière terminale qui sépare l’art et ses agents du reste de nos mondes. Cette première intuition : la sanité d’esprit. Quelle autre explication pourrait-on apporter, à la vue de ces centaines d’âmes libres venues là, un lundi soir que Paris offrait ses habituels et multiples atours, pour venir s’entasser dans ces salles grouillantes, pleines et surchauffées, où n’étaient accessibles ni les oeuvres, ni le bar ? Où l’unique activité, par delà la contorsion gymnastique, relevait des bonjours, échangés ça et là, qu’on parvenait à glisser en se disant qu’on se tiendrait au courant, bientôt, d’une éventuelle rencontre, si l’on en avait le temps. Et une heure d’attente, dehors, pour en arriver là ! L’unique instant d’émotion de cette visite nous sera finalement venu de la buvette, où je crus risquer l’équarrissage pour avoir commandé un « pastis ».

Le jeune artiste, le commissaire, le critique aussi, a tout intérêt à écumer ici les potentielles rencontres, dont une seule suffira peut-être, à lancer sa carrière

Faut-il donc taxer de démence la quasi-totalité du lectorat du Chassis ? Dans ses plus belles manifestations, comme ce soir-là, le vernissage rivalise d’inconfort avec la plage centrale de Palavas-les-flots un samedi de juillet. Il représente à l’échelle individuelle une utilité quasi-nulle : on verra mieux les personnes que l’on souhaiterait voir assis à une terrasse de café, et bien mieux les oeuvres le lendemain. Dès lors, sa motivation principale, pour ne pas dire unique, devient le fait d’être là, présent, et peut-être vu. Motivation qui ne peut être, pourtant, tout à fait condamnée. Le jeune artiste, le commissaire, le critique aussi, a tout intérêt à écumer ici les potentielles rencontres, dont une seule suffira peut-être, à lancer sa carrière. Ainsi, si les profanes ne franchissent pas, eux, ces portes augustes et vernies, et préfèrent chaque jeudi les cafés ou les salles de cinéma, peut-être est-ce seulement qu’il n’ont pas l’urgente nécessité, eux, d’être vus en train de voir de l’art.

Photo de couverture : Velentine Meyer sur Instagram