Chaque mois, Samuel Belfond proposera pour Lechassis une chronique consacrée à la jeune création, à travers ses actualités artistiques et mondaines. Vernissages, performances, fêtes, seront autant d’occasions de croiser les artistes et commissaires de cette génération émergente, et rendre compte de leurs pratiques, humeurs et convictions. 

Qu’allons-nous chercher, chaque jeudi soir, à courir les vernissages ? Chacun ira de sa réponse, publique ou moins avouable. Elle pourra être professionnelle : présenter, représenter, voir, être vu ; curieuse : la perspective de découvrir une pratique, une oeuvre neuve, une performance que l’on souhaite se figurer in vivo ; badine et vadrouilleuse, enfin, pour le plaisir unique d’écumer galeries et fonds de champagne, en bande, un soir de printemps rue de Turenne.

Peut-on se satisfaire de ces raisons premières ? Certainement. Mais ne cachent-t-elles pas une motivation autre, à l’orée de chacun de ces jeudis ? Ainsi que la perspective de voir poindre le jour en un lieu inattendu, un soir trop prolongé, c’est peut-être dans l’intervalle entre un horizon d’attente, une réponse préconçue, et ce que l’on trouvera vraiment, que réside le plaisir réel, et rarement atteint, de voir de l’art en société : l’étonnement, le mystère et la surprise. C’est avec ces espoirs au corps que nous prîmes part, les semaines passées, à plusieurs manifestations notables de la jeune création parisienne, et vous en rendre compte ici.

Vendredi 27 avril, Beffroi de Montrouge, 18:00

Montrouge sera le point de départ de nos pérégrinations. Les allées du Salon, à l’ouverture du vernissage, sont engluées de seniors, qui forment une macédoine curieuse de notables ahuris et de collectionneurs. Dans les salles d’exposition, une élégante sélection, enfin mise en valeur par la scénographie, émaille les allées. L’ensemble est sage, mais de très bonne tenue. Julia Gault nous cueille d’entrée, par ses délicates variations verticales, entre pesanteur et légèreté. Paul Duncombe tape un peu l’oeil, sa voiture désaffectée touchera surtout les autochtones et les enfants. Yann Lacroix, central, tient le haut du pavé d’une sélection où la figuration n’est enfin plus tant documentaire que poétique. Mali Arun, deux vidéos aux égales mérites, pourrait être ravie qu’on ait vu sa pratique dans de meilleures conditions à Emerige l’an dernier. Mais ravie plus encore d’être cette fois lauréate.

Un peu plus tard, les émirs de la jeune création viendront abreuver, comme par un effet de ressac, les rives du bar, le faire bourdonner de projets et d’espoirs. Un jeune peintre au regard clair – dont on taira le nom pour l’heure – n’a pas besoin d’être exposé ici pour exulter : il apprend juste être le plus jeune plasticien pensionnaire de la Villa Médicis depuis 2012. Certains facétieux – les peintres n’ont pas toujours l’esprit de corps – notent que Lacroix a lui dû attendre 5 ans de plus pour n’atteindre que le bout de la ligne 4. Lui n’en aura cure, à raison, il partira bientôt pour la Casa de Velazquez. 

Le dimanche suivant, pour voir enfin l’exposition, ambiance beaucoup plus studieuse, et les oeuvres prises très au sérieux : il n’y a que des enfants.

Yesterday night fever #salondemontrouge2018

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Jeudi 10 mai, Palais de Tokyo, 19:30 (selon le programme officiel)

Scène de la vie parisienne : dans la pénombre d’un sous-sol brut, assis autour d’un rectangle blanc sur le sol bétonné, une quarantaine d’anonymes apprêtés attendent le début de la performance de Jamila Johnson-Small. Calme mondain. En arrière-fond, le tintement seul de bières offertes au bar colore l’atmosphère. Madame Johnson, entre en scène. Trois premières pièces de bon ton. Danse en duet, contemporain mâtiné de hip hop, haute et basse culture, élégance froide de publicité haut de gamme. Puis, projection et DJ set dans les bas-fonds du Palais. Attendu troisième temps, lorsqu’une danseuse vogue parmi le public même, qui se glace ou esquisse avec elle un pas quand elle vient jouer près de l’un d’entre nous. Jusqu’ici, du goût, du mouvement, sans surprise, et les regards demeurent entendus.

Arrive la quatrième et dernière pièce. Jamila Johnson, escogriffe seule, survêtement et masque noir, sur fond de trap viscérale. Dès les premières mesures, elle s’élève, se cabre, est aérienne autant que profonde, fait du Palais et de nous sa chose. Son geste est puissant, libre, précis. On ne cherche pas à gloser sur les origines de sa danse, la signification de sa chorégraphie. Tout est là. Ses spasmes saisissent le public aux tripes, il s’est tu, ne bougera plus pendant 20 minutes. Certains demeurent immobiles, d’autres ondulent aux scansions de la basse. L’heure est rare, et chacun le sent.

L’heure est rare, et chacun le sent.

Paradoxalement, dans une routine qui nous pousse chaque semaine à chercher le neuf, à courir les galeries dans le but d’y trouver l’art qui fait en nous écho, il est peu fréquent d’être profondément surpris, ému, au point d’en abandonner toute distance critique. Retrouver cette grâce, ce transport, rappelle cette passion première que l’art seul peut générer : comment il peut parfois trancher net le réel, vers cet ailleurs qu’on ne saurait saisir que par bribes. Bribes, qu’on remporte avec nous longtemps, qui nous changeront peut-être un peu. Pour une danse de

Jamila Johnson-Small, pour une épiphanie, on subira volontiers dix vernissages sans heurts. « It’s not about gender » prévenait la danseuse. C’est bien plus que cela.

#jamilajohnsonsmall #lastnight @palaisdetokyo #choreography #performance #dance #strongwomen #rythm

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Samedi 12 mai, Beaux-Arts de Paris, 17:30

Retour aux affaires courantes. Les rues qui mènent à Jeune Création bruissent de bien mauvaises presses. Pas encore ouverte, cette 68e édition, délocalisée pour l’année avant de franchir à nouveau le périphérique, à Fiminco, est déjà par beaucoup enterrée. Sont-ce les foodtrucks, dans la cour centrale, qui méritent une telle opprobre ? Peut-être. Mais surtout, à l’intérieur ! Dans la cour vitrée des Beaux-Arts, puit de lumière chargé de mythes, de couleurs et d’antiques, une scénographie contreplaquée réserve un sort douloureux aux artistes.

Ecrabouillées, leurs oeuvres s’emmêlent, on ne sait qui fait quoi, on ne voit pas grand-chose. Elles sont comme asphyxiées. Les maigres cimaises, qui parviennent à briser toute perspective d’ensemble, ploient sous la vingtaine de mètres qui les séparent de la voûte, comme sous le poids de l’Histoire. Une scénographie si malheureuse, dans un espace certes difficile à apprivoiser, que même Point Contemporain osera peut-être un scandalisé : « déroutant ».


On jasait il y a quelques semaines de la faible représentation de femmes dans la sélection présentée cette année. Au vu de ces conditions baroques, elle fera presque passer le choix du jury pour un acte féministe.


Certains y perdent moins de plumes. Radouan Zeghidour parvient à nous mener dans ses mondes antiques et souterrains, dont les matières, spongieuses ou drapées, les hiéroglyphes et les plans palimpsestes, semblent porter en creux les charmes et les mystères. La peinture de Thomas Auriol attire, car elle ne cherche justement pas tant la séduction que le rendu d’une forme et d’une couleur neuve, contemporaine d’une époque post-glitch dont on n’a pas encore vu le médium tout à fait se saisir.

Dans la cour, à nouveau, les railleries, montées en neige au vin blanc, sont à peine interrompues par quelques performances, fumigènes et trublions dévêtus. L’ambiance reste néanmoins cordiale, on croise fraîches et vieilles connaissances, on prévoit la suite des festivités. Pour une vaste majorité, cap au Wonder.

Samedi 12 mai, Wonder/Liebert, 21:00

On pensait la performance du soir, aux alentours de Gallieni, un prétexte aisé à de plus amples réjouissances. De Mélofé, on ne savait d’ailleurs pas grand-chose, et s’était laisser penser que le Wonder était devenu un meilleur lieu de bringues que de chocs esthétiques. Par facilité, peut- être. Le collectif gardait certainement ses meilleurs cartouches pour les semaines précédents leur fermeture, le baroud d’honneur du Liebert. Celle-ci fut fameuse.

Dans un Wonder habité, au sens spirituel du terme, une chorégraphie de véhicules, en première ou rugissantes, voitures hurlantes ou silencieuses. Nous y montons par quatre, et dans chacune sommes accueillis différemment, sans que l’on sache toujours différencier la performance de l’improvisation totale. Notre conductrice est hystérique, éructe, aboie sur passants et conducteurs. Au fil du tour de la cour du Wonder et son hangar attenant, elle prend subitement un ton plus mystique, nous enjoint à regarder le lieu, ses pierres, ses murs. A sentir l’esprit de l’endroit. Déclaration d’amour simple et puissante d’un collectif au Liebert qu’il quittera bientôt. D’autres navettes hébergent d’autres ambiances, tantôt furieuses, tantôt méditatives.


Une fois l’embardée finie, levant les yeux vers les fenêtres de la tour centrale, qui crépitent de lumières épileptiques, on ressent pleinement l’affection, l’amour même, d’un collectif pour ce lieu.


Et comment celui-ci a pu permettre, par-delà la convenance pratique et les individualités, de faire ce soir-là oeuvre commune, et d’exprimer au public, si ce n’est une esthétique toute à fait neuve, la singularité des pratiques et de l’esprit de corps qui animent ses résidents.

L’assiduité hebdomadaire aux vernissages de la jeune création donne parfois l’impression qu’elle se fédère davantage aux buffets – et par l’entraide – que dans des convictions, mises à mal par un marché toujours plus concurrentiel. La pratique des salons, des expositions collectives, où l’on parle souvent davantage des projets à venir que de ceux qu’on a devant les yeux, semble ainsi parfois tourner à vide. Trouver au Wonder/Liebert, un soir où l’on n’espérait que l’ivresse, la force fragile de cet esprit collectif, générationnel, peut-être, confirme notre intuition première : la joie d’une soirée de vernissages est toute entière comprise dans l’impression fugace d’avoir passé un moment, par le biais d’une oeuvre ou d’une rencontre, à rebours de nos cynismes, attentes et certitudes.

Mélofé #lewonder

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Photo de couverture : Wonder – Performance Mélofé – Courtesy Salim Santa Lucia