Chaque mois, Samuel Belfond propose pour Lechassis une chronique consacrée à la jeune création, à travers ses actualités artistiques et mondaines. Vernissages, performances, fêtes, seront autant d’occasions de croiser les artistes et commissaires de cette génération émergente, et rendre compte de leurs pratiques, humeurs et convictions. 

Avec Mai s’achève le temps des grands-messes de l’émergence. Montrouge et Jeune création passés, Paris voit poindre déjà l’Eté, accalmie passagère avant les annuelles cavalcades de l’Automne. Juin pourtant ne chôme pas. Mais il est le temps de manifestations plus atypiques, et d’écrins moins attendus aux oeuvres de nos artistes. Des boutiques de luxe de Saint-Germain-des-Prés aux espaces corporate des Magasins Généraux, d’un Parcours passé majeur cette année à une première footballistique, la jeune création peut-elle se fondre dans ces territoires où l’art n’est qu’invité, voire rendu soluble dans le cool et l’opulence ?
Les occasions mondaines des semaines passées nous permirent cette enquête. Peu risquée, on en conviendra, puisque la cirrhose en sera l’unique danger.

Jeudi 31 mai, Saint-Germain-des-Prés

Deux dames charmantes, matrones chics plutôt que gourgandines, piaillent sur le pavé sélect de Saint-Germain-des-Prés. Elles sont protégées des quelques rayons de cette fin de jour par les quatre paulownias de la Place Furstenberg et ébauchent leur plan. Un chalandage – Vuitton, Armani, Longchamp – digne de ces tsars modernes qui, fiers conquérants en complet Ed Hardy, ventripotent leur bedaine russophone de la boutique Moncler jusqu’au Café Pouchkine. On retrouve ces baleineaux échoués de part et d’autre du boulevard Saint-Germain. Nos dames, elles, ne mangent pas de ce pain-là, et portent de plus nobles attentions. Elles viennent voir de l’ART. Et puis, pas n’importe lequel, des jeunes artistes, s’il vous plaît, dont certains n’auraient même pas, murmure-t-on, encore de galerie pour les représenter. Le Parcours Saint-Germain, c’est l’exotisme et l’aventure aux portes des propriétaires de la rue de Seine : un rêve de notable et de piques-assiettes !

Suivons nos deux amies. Elles s’engouffrent tout d’abord dans l’Hotel Louisiane. Curiosité rustique, cet hôtel de passes dans son jus accueille une exposition collective, figurant au Off du Parcours. Premier sang mitigé que ces oeuvres in situ : sont-ce les chambres exiguës et désuètes qui renforcent cet effet ? Ici, une langue de gélatine se balade sur l’édredon ; là, un rideau de douche traînasse sur le carrelage. On nous narre le projet : un romancier a imaginé trois personnages, inspirés des « hôtes illustres » ayant fréquenté le Louisiane, et invité une ribambelle
d’artistes à les interpréter au fil des alcôves. On attendait Greco, nous eûmes Casimir. La pièce, seule, de Béa Bonafini, oeuvre au sol capitonnée que l’on n’arpente que nu pied, donne l’impression d’une belle découverte. Mais ne traînons pas trop, ces dames ne nous ont pas attendu, et filent déjà.

On attendait Greco, nous eûmes Casimir.

Nespresso, à présent, où l’on se gausse, entre âmes bien nées, de ce café de grande consommation élevé au rang suprême. Il faut rendre aux Césars que le luxe ici est singé. Ces étalages plastiques de capsules choyées ! Ce concert paresseux de world music indie : une reprise de Knocking On Heaven’s Door acoustique avec wax d’usage ! Et cette manière, enfin, de traiter les oeuvres ! On avait rencontré Victor Vaysse sous de meilleures augures. Ses flammèches sculpturales devraient se nourrir de lumière, elles sont ici anéanties par les néons criards, et vivotent dans un coin de salle. C’est peut-être en se livrant à une gymnastique complexe, à moitié accroupi face à elles et la vitrine, qu’on aurait pu en voir les reflets iridescents dans le crépuscule. Manque de bol, les convives sont debout, au bar. Les cocktails réclament moins de circonvolutions. Direction Dinh Van, où les volutes commencent à nous porter.

La petite boutique de la rue Bonaparte a des allures de lupanar futuriste. On y est à l’étroit, zigzaguant entre les coupes et les mondaines. Malgré l’exiguïté, les oeuvres de Benoit Pype ne se donnent à voir facilement, au contraire de sa grande personne hirsute au milieu des biens coiffés. Il faut s’approcher des vitrines, fureter, pour s’apercevoir qu’entre les étalages vendeurs, l’artiste a disséminé de délicates créations. Quelques sculptures minuscules, formes épurées de cuivre, tiennent dans un équilibre précaire et harmonieux. Sur elles, Benoit Pype vient, à intervalles réguliers, déposer au moyen d’une pipette quelques gouttes d’eau qui s’obstinent là, demi-
sphères parfaites sur le métal hâlé. Et de voir ce plantigrade, au milieu des nuées, se liver à une si poétique opération, suspend tout ce qui pourra se dresser entre notre oeil et son oeuvre. Une dernière vitrine abrite, entre bagues et bracelets, un petit promontoire, de cuivre encore. Il accueille deux brins d’herbes. Le geste est simple, mais à l’aune de ce faste, ces flûtes, cette flambe, il prend tout son sens, et nous apaise.

Déjà 21h que ferment les grilles, et laisse notre programme inachevé. On ratera tout à fait Mianes, James, que l’on s’était promis de voir. Heureux, nous apercevrons le marbre d’Alice Guittard, d’antique imprimé, toiser triomphalement la devanture sombre où il sied. Une oriflamme de grâce sur un trop petit piédestal. Il restera en nous cette lutte, ça et là perçue, d’une création cherchant à tirer meilleur parti d’un environnement contraint, hostile peut-être d’autant plus qu’il valorise l’œuvre, mais cherche à la doter de toute la pesanteur de sa marque, de son baise-en-ville logotypé ou sa capsulette fluo.

Vendredi 8 Juin, Pantin

« La série M300 représente un bon choix pour délimiter simplement mais efficacement votre terrain. » Ainsi est détaillé, au sein de sa documentation commerciale, le rôle des barrières Heras qui bordent, intransigeantes, l’espace extérieur des Magasins Généraux. Nous y arrivions, ce vendredi soir, le long du canal de l’Ourcq. L’occasion ? « Par Amour du Jeu », exposition aussi ambitieuse qu’à propos, tant dans sa thématique, Coupe du Monde oblige, que par une sélection d’artistes presque gargantuesque. Nous nous y rendons heureux de voir mêlée cette jeune garde de la scène parisienne – Granet, Vicari, Pernisco, Gaignard, Ababri, PAIEN, Le Duc, entre autres – à une génération déjà instituée – Beloufa, Bourouissa, Bresson… – et, sur un pied d’égalité, quelques monstres iconiques. Initiative louable et bien vue des deux commissaires, Anna Labouze et Keimis Henni, attendus au tournant après leur Artagon, et secondés du trop rare collectif Curate It Yourself. Sans barrières, donc, à l’intérieur du moins.

Il nous faut montrer basket blanche pour pénétrer cet archipel du cool : béton nu, créas BETC et médiateurs en maillots vintage. D’entrée, l’attirail chamanique-punk de Pierre Gaignard détend un peu la guinde générale. Sa seconde pièce, sorte d’unité centrale à vif, qui rejoue, déconnantes, les images d’un match de football amateur, résonne dans le thème et l’espace. L’exposition foisonne, d’ailleurs. Ecueil d’une exposition collective d’ampleur, cela dit beaucoup, de moult façons, et perd en tension narrative ce qui est gagné en richesse des voix portées. Le football y est souvent mythe populaire et immanent. Ici cette huile et spray antique d’Antoine Carbonne, ce retable à la gloire du Red Star de Guillaume Bresson, là, enfin, ces presque suaires à la gloire des icônes modernes, du collectif PAIEN.

Il nous faut montrer basket blanche pour pénétrer cet archipel du cool : béton nu, créas BETC et médiateurs en maillots vintage.

Quelques surprises, aussi. Romain Vicari rayonne comme sa pièce, qui laisse à voir, en transparence, le canal dans le couchant. Rumo Ao Hexa confirme les narrations complexes que Vicari parvient désormais à déployer dans ses installations. Morceaux de vie et de ville, bigarrés, poétiques. Le football s’y fait discret, une télévision allumée derrière un vitrail polychrome, mais donne à l’ensemble l’âme d’un intérieur habité, pour l’instant désert, mais qui porte les traces récentes d’une présence chaleureuse et aimante dans la torpeur d’un mois d’été. Une pièce inédite, donc, au milieu d’oeuvres souvent déjà vues ailleurs, mais dont le rassemblement ici, en un lieu et sous un thème supposés attirer un public par-delà les cloisons – implicites, réelles, mentales – devrait les sortir du microcosme de l’art contemporain parisien.

A l’extérieur, pourtant, l’impression est tempérée par cette cage à bobos, sise au coeur de Pantin comme pour mieux se couper de la ville, par delà les voeux pieux. Les sirènes de Nelson Pernisco, censées accompagner le bruit de la liesse, ont beau porter jusqu’au métro voisin, l’endroit est comme hermétique au territoire dans lequel il s’inscrit. Ces fameuses barrières Heras, ces vigiles, dissonent. Plusieurs artistes le déplorent d’ailleurs. Pierre Gaignard, peut-être aussi. Résident du Wonder, où a été composée la performance qu’il s’apprête à montrer ici, lance les hostilités avec Bagnolet chamanique 4K.

Un attelage pétaradant débarque, duet capé en motocycle, deux artificiers gabber comme prêts à mettre le feu aux bourgeois. Sur fond de trap – Izee Unqlee dans ses oeuvres – ils se livrent à un rituel invoquant le béton et la tôle, celle des murs du Wonder. Là-bas, on y sentait l’expiration d’une force collective. Or, ici, le souffle est court. Ce ne sont pas les quelques retards à l’allumage des coiffes pyrotechniques qui pèchent. Face à cette assemblée proprette, sourires entendus d’être un peu chahutés par le proche sifflement des fusées, la performance ne fait pas mouche. Elle devient folklore : un boucan attendu de la jeune création qui bouscule, mais sera vite cantonnée au rang de caution schlague. Dans cette cour trop clean, la musique s’achève, et les pantes retournent, un brin narquois, à leurs pénates et leurs rosés.

De Bagnolet à Pantin, de Télégraphe à Saint-Germain-des-Prés, l’émergence est une équilibriste qui oscille toujours entre le précaire et le faste, l’atelier et la galerie, le squat et le collectionneur. Les jeunes artistes, jusque ceux dont le discours est le plus virulent, ont aujourd’hui compris qu’ils ne devaient, pour vivre de leur pratique, se couper tout à fait du marché et de la vente.

Pragmatique entreprise, que celle d’inscrire son oeuvre individuelle dans des codes marchands, et chercher collectivement, en marge, les voies pour s’y soustraire. Cette génération, celle qui souvent vit et oeuvre dans les artist-run spaces de la petite couronne, s’abstient généralement de discours utopiques, au risque de ne pas toujours prendre sa part d’enjeux sociaux plus larges. Elle travaille pourtant, avec toutes les lenteurs du dialogue collégial et du tâtonnement plastique, à de nouvelles formes communes et esthétiques. Si elle poursuit son effort, peut-on lui en vouloir de faire le jeu, quelques fois, d’enseignes mercantiles et de pubards ?

Visuel de couverture : Chen Weicai – Parcours Saint-Germain 2018 © Julien Mouffron-Gardner