De l’image du souvenir à la forme du mythe : entretien avec Alicia Zaton

Alicia Zaton est diplômée de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris/Cergy. À partir d’images d’archives et de souvenirs personnels, son travail se présente comme une expérimentation de matériaux qui donne lieu à différentes formes : sculptures, photographies, vidéos, installations ou encore éditions. Dans une approche autobiographique, Alicia Zaton interroge le rapport de la forme au souvenir, à l’enfance, la famille, la mémoire et au récit.

Votre travail est riche par la multiplicité des matériaux que vous utilisez : comment choisissez-vous ces matériaux ? D’où proviennent les images des formes que vous réalisez ?

Mon parcours m’a amené vers différentes pratiques.

Les matières sont des rencontres qui participent à une recherche : il s’agit de trouver une densité narrative, une forme dans laquelle je peux me projeter. La diversité des matériaux me renvoie souvent à l’enfance, au modelage par exemple. Cette multiplicité n’est pas une obsession, elle se construit comme une histoire, un langage.

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Alicia Zaton, « derrière » 2015 – installation en bois brulé à dimension du mur de la Progress Gallery, posters d’archives personnelles collé au mur derrière les lattes de bois – 590 × 370 cm

Après votre diplôme vous avez effectué un échange en Belgique à l’école de La Cambre, comment cela a-t-il complété votre formation à Cergy ? Est-ce à ce moment que vous avez appris la sculpture ?

Cet échange a créé une rupture. Je suis arrivée en Belgique après mon diplôme de troisième année, je faisais surtout du dessin et de la photo. J’ai commencé à faire de la sculpture brute, sans image, avec des portes, des placards, des verres, des baignoires. À la Cambre, les disciplines sont cloisonnées en sections. Je suis entrée dans une classe de sculpture assez dynamique. J’y ai trouvé de fortes affinités formelles, j’ai découvert une nouvelle manière d’aborder l’art, plus intuitive.

Je me suis sentie proche de certaines pratiques, les étudiants avaient de forts rapports à la matière, l’image, l’histoire. J’échange encore avec eux aujourd’hui.
C’est aussi là que j’ai commencé à faire des éditions avec des photos d’archive, dans le cadre d’un « caso livre ».
Puis la dynamique alternative de Bruxelles m’a ouverte aux initiatives artistiques en dehors du marché de l’art.

Vous avez travaillé avec Michel François, en quoi cette rencontre a-t-elle été déterminante pour la suite ? 

J’ai fait un stage dans son atelier en tant qu’assistante. Je n’ai pas tellement parlé de mes projets avec lui. En revanche, j’ai appris une rigueur de travail des matériaux, notamment du plâtre. J’ai experimenté des techniques que j’ai pu réutiliser par la suite. Je pense que c’est en cela que j’ai été influencée. Une fois qu’on connaît un matériau, on peut se l’approprier et en dégager quelque chose de personnel. Puis, j’ai beaucoup appris du cheminement créatif de Michel François. J’étais spectatrice d’un parcours entre l’idée et la réalisation, du croquis à la salle d’exposition. Ce qui m’a marqué aussi c’est la manière dont il a géré tout cela du point de vue émotionnel. C’est quelqu’un de très généreux, c’était une expérience enrichissante.

Votre travail porte une dimension narrative, cherchez-vous à raconter des histoires, parfois votre histoire ? 

Cette dimension est en tension dans mon travail, mon histoire c’est ma matière première, j’ai besoin d’être sincère dans ce que je donne à voir. Mais je ne veux pas raconter mon histoire de manière brute. J’ai envie que le regardeur puisse se projeter dedans, sans m’y voir forcément. Des images fortes sont omniprésentes, mais ce n’est pas une nécessité qu’elles soient comprises. Je préférerais qu’elles soient réinterprétées. C’est aussi pour cette raison que je suis sortie du dessin qui était trop narratif, pour aller vers d’autres formes, comme la sculpture. On peut parler avec la matière.

Dans ma prochaine installation je m’inspire d’architectures en colombage. J’inclus des éléments qui évoquent l’intérieur d’une maison comme le carrelage et cela se mélange avec mes images personnelles. Mais je pense que ces évocations de matière et d’intérieurs laissent la place à l’autre de se projeter.

Quels liens entretenez-vous avec la Pologne ? Y allez-vous souvent ? Est-ce une source d’inspiration pour vous ?

Mes deux parents sont Polonais. Ils sont issus de l’immigration, mon père est réfugiés politique. Je suis née en France, mais le polonais est ma langue maternelle. J’y vais chaque année pour y retrouver ma famille, mes souvenirs d’enfance, mes paysages.

J’ai toujours eu cette double identité. En France je me sens polonaise et en Pologne je me sens étrangère. À un moment donné de ma vie, j’ai eu besoin de chercher dans cet héritage, c’est là que j’ai été influencée. Je reçois des bribes d’histoires et j’essaie de comprendre à travers elle, qui je suis.

Les titres de vos œuvres sont en polonais, pourquoi ce choix ? Quelle importance cela a-t-il pour vous ?

C’est lié aux origines du travail, mais c’est aussi un désir de mise à distance.

Au premier abord c’est un mot brut, des lettres incohérentes, incompréhensibles.
Bien sure s’ensuit la traduction mais j’aime ce côté hermétique.

Je choisis des mots qui sont forts et évocateurs. Je ne parle pas très bien polonais, je réinterprète certains mots en créant des néologismes. Je plaque une image dessus.

Vous utilisez des archives personnelles, des photos de famille, quel sens cela a-t-il pour vous ? Comment choisissez-vous ces images ? À partir de quel moment avez-vous inséré des éléments autobiographiques dans votre pratique ?

Dès le départ, il y a eu ces éléments autobiographiques, familiaux, rituels.

C’est lorsque j’ai travaillé l’édition que j’ai entamé une base d’archive de photos de famille. Une tache laborieuse, qui m’a replongé dans des narrations. Chaque fois que je voyais un fragment d’histoire, je voulais le reconstruire, l’assembler. J’ai commencé à mettre ces photos en page dans des éditions, à les confronter, les inverser, les couper ou les retourner. Ces images sont devenus des outils de travail, elles sont sortis de l’objet livre, je les manipule à grande échelle, je les fond dans la cire, je les caches derrière des lattes de bois calcinées. 
En ce qui concerne le choix, je prête attention à la gestuelle, aux mains, aux regards vides, aux icones… La photo de famille est présente dans d’autres pièces de mon travail. Se sont souvent des photos soit posées, soit prises au dépourvu, avec des regards qui circulent.

Alicia Zaton, Rodzina, « famille » Bruxelles 2012 – pierres gravées d’insultes : cHUJ, KURWA, PiZDA, DZiWKA (bite, chatte, pute, salope) dimensions variables, de 20 à 60 cm de hauteur.

Alicia Zaton, Rodzina, « famille » Bruxelles 2012 – pierres gravées d’insultes : cHUJ, KURWA, PiZDA, DZiWKA (bite, chatte, pute, salope) dimensions variables, de 20 à 60 cm de hauteur

Qu’est-ce qui motive chez vous l’idée de travailler sur le thème de l’enfance ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce thème ?

Je ne sais pas si c’est un thème, mais le rapport que l’on a au souvenir d’enfance est particulier. C’est quelque chose que l’on cherche à entretenir. Parce-que maintenant, en tant qu’adulte, on n’a plus ce rapport « intuitif » aux choses. Il y a quelque chose d’animal dans l’enfance. Quand on est enfant, on va vers des matières qui nous plaisent, on fait des bêtises dont on n’est pas complètement conscient. On expérimente. Dans mon travail il y a beaucoup d’expérimentations liées à la matière. J’aime bien me replonger dans des situations d’enfance où je prenais des casseroles, de la terre, de l’herbe et où je faisais un repas étrange, fictif.

Vous déclarez : « Ma biographie commence avant ma naissance », votre travail comportant une dimension autobiographique est-il aussi parfois la traduction de cette histoire qui débute avant votre naissance ?

J’ai écrit ça au début de cette recherche identitaire liée à mes origines polonaises. Je me suis rendu compte à quel point cela faisait partie de moi. Je me suis demandé pourquoi cela faisait autant partie de moi alors que je ne l’avais pas vécu et que cela ne faisait pas vraiment partie de mon histoire. Mais il y a un héritage, une construction dans la reconstruction. Comme dans Plot « Clôture » qui évoque mon grand-père. Dans mon prochain travail, il y a aussi l’ombre d’une pièce, et l’idée de la destruction de celle-ci avec le bois brûlé. Il y a donc une dimension de déconstruction de la matière. Ça traduit le fait que j’ai envie de me réapproprier certaines choses.

Votre travail oscille entre la notion d’enfance qui renvoie à la mémoire et la notion d’absence qui renvoie à la mort, mais qui interroge aussi la mémoire, de quel côté vous positionnez-vous ?

A vrai dire, je me positionne des deux côtés, j’ai à la fois cette envie de retourner vers l’enfance par la matière et les formes, mais je crée également des relique, qui se rattachent à la mort.
Malgré ma volonté de m’approcher du vivant par la matière, la sculpture a un aspect vain et inerte. Dans mon atelier, mes sculpture Kosk, ( Os ), se promènent et portent des os dépouillés qui feintent un mouvement mais restent immobiles, les cornichons en béton attendent dans le bocale, la vierge est retournée vers le mur.

C’est a la fois violent et spectrale, doux et enfantin. L’image religieuse a été omniprésente dans mes intérieurs, comme un membre de ma famille, un portrait dans le portefeuille.

Il y a quelque chose d’assez sombre dans votre travail qui évoque la mort, par exemple dans la Baigneuse et la colère, je pense notamment aux performances intitulées Ferme ta gueule (littéralement : enferme toi) et Dégage (littéralement : tombe). Y a-t-il une dimension tragique aux histoires que vous racontez dans vos pièces ? 

Je pense que les images fortes des souvenirs sont aussi des images de trauma. Je peux aussi en sortir et être plus douce. C’est vrai que j’ai besoin de faire des choses de manière brute, c’est une forme d’honnêteté, je sors ce qui est intensément en moi. Je pense qu’il y a deux parts : la violence du souvenir comme il peut remonter très fort à la surface, et la douceur des affects.

 Une phrase de Tadeusz Kantor m’a marqué à ce sujet : «Je crois qu’un tout naît de contrastes et plus ces contrastes sont importants, plus ce tout, est palpable, concret, vivant.» – Le théâtre de la mort.

Alicia Zaton,Spadaj, « dégage (littéralement : tombe) » Bruxelles 2012 – traces d’une performance, photographie numérique

Alicia Zaton, Spadaj, « dégage (littéralement : tombe) » Bruxelles 2012 – traces d’une performance, photographie numérique

Vous parlez de « mythologie familiale » et de « déconstruction », qu’est-ce que vous souhaitez détruire de cette mythologie ? Comment cela se matérialise-t-il dans la forme ?

Avant de déconstruire, il faut déterrer et rassembler, j’ai tenté de le faire par l’écriture.
J’ai écris un roman fragmenté à partir de plusieurs personnages, fictifs ou membres de ma famille. Il s’agissait de partir à la recherche d’histoires qui me suivent depuis des années : des souvenirs, des discussions écoutées aux portes, des indices, des spéculations d’enfant. Puis j’ai recomposé, j’ai comblé les vides, pour inventer une nouvelle histoire, qui m’est propre.

J’ai commencé à constituer une mythologie familiale et culturelle qui devient un outil et une matière malléable.

Quand on est adulte, on n’a pas la même vision des choses que lorsqu’on est enfant, on a en quelque sorte un filtre. Cette déconstruction est-elle une réinterprétation de votre vision d’enfant ?

Je pense que ces filtres sont ce qu’il y a de plus vrai. C’est l’interprétation émotionnelle des choses que l’on a en nous. Je n’essaie pas de supprimer ces filtres, mais d’être au plus proche d’eux, d’en jouer, de feindre l’enfance, de déconstruire le souvenir.

Votre travail reprend des images ou bien des mises en scène qui peuvent évoquer une forme sacrée, je pense particulièrement à J’ai célébré ou encore Mère : est-ce que pour vous ces œuvres comportent une dimension spirituelle, mystique qui donneraient à voir des formes de rituels ? 

Le moment du rituel est important, comme dans En famille, où je fais brûler un matelas avec mes proches. Il s’agissait d’un rituel réinventé, un mixe entre rituel de campagne et rituel amoureux, adolescent. J’aime jouer des symboles et recréer des images ambigües à partir d’influences sacrées. L’installation « J’ai célébré » est la pièce la plus vieille que je montre de mon travail. Il s’agissait, en un geste de sacraliser un drame. Rendre un souvenir dans la matière c’est en quelque sorte le figer. Il y a cette dimension reliquaire dans le fait d’essayer de catalyser un souvenir dans un objet.

 

Alicia Zaton, MATKA « mère » 2014 – Moulage en plâtre, fixé au mur à hauteur d’homme – 47 × 27 cm

Alicia Zaton, MATKA « mère » 2014 – Moulage en plâtre, fixé au mur à hauteur d’homme – 47 × 27 cm

Dans J’ai célébré, les huissiers sont-ils vraiment passés ? Est-ce une histoire vraie ? L’image et la légende laissent un doute, par rapport au titre. La photo a quelque chose d’une mise en scène enfantine. Il y a quelque chose de l’ordre du mythe.

Le jour ou j’ai réalisé cette installation j’allais célébrer mon départ de cet appartement en cassant tout. J’ai eu envie de me défouler, de me le permettre. Quand je suis arrivée, tout était fermé. J’ai eu cette impossibilité de faire mes adieux à ce lieu, alors j’ai opéré ce geste devant la porte, mais de manière plus douce. C’est une évocation forte que je n’ai pas envie d’approfondir et c’est pour ça que je n’ai pas envie d’y apposer un texte et de rentrer dans un discours qui relèverait du pathos.

Alicia Zaton, j'ai célébré, France, Février 2008 – installation devant la porte de mon appartement condamné après le passage des huissier ; jouets, photos, souvenirs, bougies, peinture

Alicia Zaton, j’ai célébré, France, Février 2008 – installation devant la porte de mon appartement condamné après le passage des huissier ; jouets, photos, souvenirs, bougies, peinture

Qu’est-ce qui a motivé votre implication dans l’édition ? Ce travail est-il à mettre en lien avec la dimension narrative de votre travail ?

J’ai eu un rapport au livre très jeune, car mon père a toujours travaillé dans ce domaine. Très tôt, j’ai donc été confrontée aux histoires et aux images. J’ai toujours pris beaucoup de plaisir à regarder les images. Enfant, je m’y projetais beaucoup et je pouvais spéculer sur celles-ci, car une image ne dit pas tout. C’est à l’occasion d’un cours que l’objet livre m’a permis de me positionner dans mon travail d’archive. Cela m’a donné la possibilité de reconstruire des histoires. C’était plus intime comme rapport. Une seule personne regarde à la fois, on peut l’offrir plus facilement et on peut aussi le partager.

Qu’est-ce qui a motivé votre implication dans l’édition ? Ce travail est-il à mettre en lien avec la dimension narrative de votre travail ?

Mon père a toujours travaillé dans ce domaine. Très tôt, j’ai donc été confrontée aux histoires et aux images. C’est à l’occasion d’un cours que l’objet livre m’a permis de me positionner dans mon travail d’archive. C’est un rapport plus intime à l’image et on peut l’offrir plus facilement.

Entretien réalisé par Léa Renaud

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