C’est une recherche humaniste qui guide la démarche de Luca Wyss, jeune artiste vidéaste et voyageur qui part à la rencontre des gens pour trouver la matière première de son travail : la conversation, l’échange, le partage du quotidien.

C’est au sein du collectif Les Inquiets, formé en 2008 avec Félix Albert, qu’il s’essaye d’abord au documentaire expérimental lors d’un voyage au Kosovo, avec en tête l’objectif de transmettre l’atmosphère qui y règne dans le contexte mouvementé de la déclaration d’indépendance du pays. Il en ressort un film contemplatif, entrecoupé par les discussions qui se tissent avec des traducteurs pour l’ONU, dans une radio… les images contrastent avec le vocabulaire visuel relayé par les médias de masse, et laissent voir un quotidien d’une certaine qualité, insaisissable pour qui se contente des faits politiques et d’une analyse prétendument objective. Le travail de Luca nous amène bien plutôt à refocaliser notre pratique compréhensive sur une démarche d’observation et d’empathie, et montre comment l’attention portée à l’échange humain change notre façon de voir le monde.

Le jeune artiste poursuit l’expérience en se rendant en Algérie, pour tourner le film Climat de France dans le quartier algérois du même nom. C’est le quotidien qui là aussi est filmé, entre plans fixes sur le paysage du quartier, et les échanges animés entre les gens du quartier, les chants, les danses, qui trahissent derrière les rires, la détresse d’une jeunesse entravée par une société verrouillée. La particularité du cinéma documentaire tel qu’il est pratiqué par Luca Wyss est qu’il se veut moins informatif que contemplatif, afin de proposer une expérience esthétique qui fasse apparaître des aspects nouveaux du réel : « Si le propre du documentaire, dit-il, c’est de filmer le réel, on peut alors considérer que la particularité du documentaire expérimental, ou artistique, ça va être de tenter de capter quelque chose de la matière du réel. ». C’est à partir de cette matière qu’il pense des dispositifs de performances, dans lesquels la parole va se trouver remodelée sans être travestie, et mise à nouveau en discussion avec le public, à travers un spectacle de théâtre ou de musique. Travailler le langage comme matière revient à s’attacher à une entreprise de traductions, au pluriel, afin de faire émerger le sens, sous différentes formes.

Luca Wyss

Luca Wyss

Comment inventer des dispositifs de conversation, inviter les gens au dialogue ? C’est un questionnement qui court tout au long de la recherche de Luca Wyss, et c’est dans cette perspective et au hasard des rencontres qu’il en vient à inclure la cuisine dans son travail. En effet, il considère la cuisine comme un médium, lui permettant d’installer des contextes de création et d’échanges collectifs, autour de la table, du repas. De l’organisation d’ateliers de cuisine et de réseaux de partage en Amérique Latine avec le collectif MataHambre, il étendra l’idée du repas comme rite de rencontre au concept des Cena Canibal, repas-performances où chaque participant doit offrir quelque chose de lui-même, objet, discours, action, performance, en échange de cette nourriture partagée. La pratique donne lieu à la conversation ; c’est cette dimension qui est également recherchée dans le projet que Luca présentera cette année à Jeune Création, Pipas Malucas, un film et une installation autour de sa découverte et de sa pratique du cerf-volant, dans une favela de Rio. Lui-même se fait fabricant de pipas, et invitera le public à apprendre cette technique, dans un esprit do it yourself ; ces cerfs-volants, dont la tradition vient du Brésil, voleront ainsi ailleurs, fabriqués par d’autres mains.

Ces images et ces pratiques amenées par Luca Wyss de différentes régions du monde, laissent à l’esprit un élan, vers quelque chose qui au fond trouve un écho en chacun, en tant que nous sommes des êtres de parole et d’échange. La force de ces dispositifs est d’abolir les frontières : entre ce qui est considéré comme « artistique » et les pratiques du documentaire, de la cuisine, de la fête, mais aussi au sens propre, dans la perspective d’une liberté de circulation et d’exploration. La conversation devient une matière, la Méditerranée un pays à découvrir, la cuisine un médium… Il s’agit de répandre l’idée de de l’émancipation par l’échange et la pratique, et par extension, de l’autogestion comme art performatif. C’est une extension du domaine de la rencontre que propose Luca Wyss, à travers l’idée que tout le monde est acteur, et qu’avec très peu de moyens, on peut créer des événements, des occasions de rassembler, et de donner à nouveau l’envie de faire.

Sarah Si Ahmed