Née à Paris en 1985, Philomène Hoël est diplômée de l’Ecole Cantonale d’Art de Lausanne (BA – Graphic Design 2010) et du RCA (MA – Fine Art Photography 2015). Basée à Londres depuis 2013, elle y fonde un artist run space en 2014, flat deux, dans la tour brutaliste de l’East End où elle réside. 

Philomène Hoël nous parle espaces photographiques et lieux de recueil londoniens.

Peux-tu nous parler de ‘flat deux’, l’espace d’exposition que tu tiens avec Richard Hards, dans un appartement de la Balfron Tower, et de comment cet espace est né?

‘flat deux’ a été monté il y a moins de 3 ans alors que je suivais encore mon master au RCA. J’aime bien le penser comme une relation amoureuse, un peu magique et instable avec une communication fragmentée voire quasi-absente. D’ailleurs, à ses débuts en 2014, ‘flat deux’ n’avait pas de nom et aucune ambition de durer. Il semble que ce soit l’imprédictible prolongation de notre logement ici et de ma relation avec Richard mon partenaire qui ne cessa de nous engager avec l’appartement brutaliste.

Après quelques mois d’activités, nommer l’espace est devenu une nécessité, nous étions à l’appartement numéro 2 et l’avons tout simplement tourné en ‘deux’, menant à ‘flat deux’. Un nom qui rassemblait ses deux interlocuteurs, réunis sous le même toit quoi et où qu’il soit. Et en effet, en octobre 2015, nous avons déménagé au numéro 43, 6 étages plus haut et avons emporté le nom avec nous. ‘flat deux’ devient lentement un espace de jeu pour chacun de nous deux, dans lequel nous sommes libre de faire des expériences différentes sans les commenter, avec ou sans autres artistes invités.

Cependant, les premières expériences étaient différentes. Nous organisions des rencontres de 5 artistes, invitant des artistes, amis de Richard, souvent londoniens ou irlandais à rencontrer mes amis-artistes de Suisse ou de France. Tous se découvraient pour la première fois à travers une exposition collective improvisée dans notre appartement. Il y a eu ensuite ce début de série de screening dans lequel nous invitions des artistes-amis à partager non pas leur travail mais des films, des vidéos de n’importe quelle nature pour autant qu’elles furent déterminantes pour leur travail. Puis enfin, plus récemment, il y a eu l’exploration cinématographique de tout le logement avec ma première série de travail ‘knot knot’.

Au final, ‘flat deux’ est doucement devenu la prolongation de mon espace intellectuel. Le domestique ayant toujours eu une ambition extraordinaire depuis ma petite enfance, aujourd’hui, je fais bien attention de ne pas le distinguer de sa fiction. Il me semble que tous les scénarios que j’ai écrits ont démarré dans l’intérieur habité, sur-habité, désabusé.

Vue de l’installation, ‘knot knot #2’, flat deux, janvier 2016, Balfron Tower, Londres

Vue de l’installation, ‘knot knot #2’, flat deux, janvier 2016, Balfron Tower, Londres, avec des oeuvres de Brice Dellsperger et Natacha Lesueur

Le dernier cycle d’exposition organisé en janvier dernier ‘knot knot’ invitait les artistes à réagir au potentiel cinématographique de l’architecture de l’appartement de la Balfron Tower, érigée en 1967 par Ernö Goldfinger. Est-ce que l’architecture de ce bâtiment iconique a joué un grand rôle dans la création de la performance que tu y as présenté ‘the wrong lover’?

‘knot knot’ était la première série collective que je proposais poursuivant mes recherches sur la rencontre entre l’espace tangible et fictionnel d’un lieu. Juste avant, je terminais la série “Acting out”, des vidéo-performances dans lesquelles je mettais en scène des inconnus dans leur propre espace domestique. Comment ne pouvais-je pas me tourner vers mon propre appartement de la tour, ce fou glacé?

Ce sont surtout ses espaces publics – l’éclairage des couloirs, le bruit des portes d’ascenseurs étroits, les escaliers vertigineux – qui me donnent des frissons cinématographiques. Ces appartements en revanche ont un sens de la spatialité et de la circulation qui pour sûr me paraissent incroyables à explorer.


Mais pour dire vrai, je crois que c’est moins le bâtiment brutaliste dans son état actuel qui me trouble ici mais plutôt son potentiel d’être, d’avoir pu être et de devenir.


C’est bien le vertige psychologique d’y résider juste maintenant que je veux montrer à voir. Avec ‘knot knot’, je ne fais que nous aider à basculer dans son propre espace filmique. Come on, la tour est plus suspendue que jamais par un je ne sais quoi qui va lui tomber sur la tête et dans un délai inconnu.

The wrong lover, série de 2 performances pour le cycle d’exposition ‘knot knot, janvier 2016, Balfron Tower, Londres

‘The wrong lovers’, série de 2 performances pour le cycle d’exposition ‘knot knot’, janvier 2016, Balfron Tower, Londres

‘The wrong lover’ se deroulait dans une des pièces de l’appartement. Le visiteur était invité à se positionner dans un placard, pour observer la scène qui se déroulait dans la pièce adjacente. Parle-nous de cette performance, et peut-être de comment tu es passé d’une pratique photographique et vidéo à du live?

C’est vrai que je n’ai pas touché à un seul de mes moyens formats depuis plus d’un an et pourtant, je n’ai jamais autant réfléchi à l’image qu’aujourd’hui. C’est troublant qu’au même moment où l’on se parle, la Tate Modern lance une grande rétrospective appelée ‘Perfoming for the camera!’. Je ne sais pas si c’est la photographie qui performe dans mon travail ou bien la performance qui est photographiée. Ce n’est pas clair mais ils n’ont jamais été séparés. Construites ou bien volées, les images photographiques que je fais nécessitent souvent un long processus de création, suffisamment long et expérimental pour que moi-même j’en perde le contrôle et atterrisse toute nue quelque part dans l’image.

C’est comme si pour mettre l’espace photographique en crise, il fallait que moi et tous les éléments qui construisent l’image devaient perdre la tête pour espérer se retrouver dans une parfaite fiction qui apparaît tout de même ok. Le sujet, un possible étranger, un amoureux ou bien un religieux; le lieu, son appartement, la rue ou bien dans les fleurs; l’action, un dialogue sans script, du vernis dans le bénitier, une mort subite en fond de teint, enfin voilà, c’est la joyeuse rencontre entre l’absence et l’abondance de repères qui rend saouls ses deux personnages principaux, l’image et son voyeur.

Mon travail filmique est le plus souvent une tentative d’expériences photographiques dans l‘espace-temps du film: un écran schizophrénique.

Si je me réfère à la série de travail “Acting out”, il me semble que la performance filmique me permet de pousser plus loin mon spectateur dans un ‘présent claustrophobique’ et la mise en scène absurde de ses symptômes. Il m’est encore plus facile de me noyer dans mes propres scénarios qui s’obstinent à faire exister du cinéma dans des échanges existentiels entre deux inconnus.

La performance ‘The wrong lover’ est la première que je propose d’être regardée en live. Une série de noeuds fut tissée autour des acteurs. L’actrice Marie-France possède un script mais ne connaît pas ses futurs invités ni leurs scripts prévus pour leurs échanges et vice-versa dans le but de trouver une résolution dans la performance. Cependant, la relation au réel par l’image est une constante recherche ou du moins, la mise en scène de leur conflits. C’est pourquoi la place du spectateur dans l’armoire du set est très importante. Elle oblige la performance à être vécue dans un présent photographique, vacillant entre la séduction et l’angoisse. Je travaille d’un côté sur des points de vue uniques et des mises en situation de ‘voyeurs’ qui permettent une croyance à la fiction similaire à celles que l’on vit face à une image qui nous attire sauf que je mets en scène des échanges réels. Et de l’autre côté, nous avons un set entièrement construit pour ce point de vue – le choix et placement des objets, des acteurs, de la lumière – c’est-à-dire tout à fait comme lorsque je construit une image ou performe pour la caméra.

La dimension cinématographique des échanges réels est accentuée par la gestion des interlocuteurs: l’armoire est scellée, le spectateur ne trouve qu’une paire d’écouteurs et des trous dans la porte de l’armoire comme accès à la scène et les acteurs ne détecte pas sa présence. A l’époque de mes recherches, j’étais obsédée par l’identité bipolaire de l’armoire. C’est un espace qui a le potentiel de devenir la meilleure cachette comme le lieu terrible d’une séquestration. Je me suis servie directement de l’architecture de Goldfinger et de ses double portes ouvrant sur un unique espace pour créer une ouverture dans ce gouffre fictionnel. Depuis je recherche des espaces à double porte partout.

‘The wrong lover’ était encré dans l’espace de l’appartement, mais aussi bien-sûr mis en relation avec les autre oeuvres présentées. Comment s’organisent les expositions, et quels sont les liens entre leurs thèmes, ton travail, et celui des autres artistes?

Il faut bien séparer la dernière expérience ‘knot knot’ des précédentes séries d’expositions de ‘flat deux’. Ce fut la première fois que j’utilisais ‘flat deux’ pour activer mes problématiques personnelles. ‘knot knot’ a pris forme graduellement sur 3 mois de travail.

Pour commencer, je n’avais pas l’idée de m’entourer. Après le master, j’avais enfin le temps et l’appartement-studio à moi pour réaliser des expériences in situ. Je travaillais alors sur le potentiel d’activation de chaque pièce. Puis très vite, j’ai monté le scénario d’un fantôme collectif avec des acteurs-artistes très précis et parfois inconnus. Le lien entre les 9 artistes ne tenait que dans un croisement précis de trajectoires dans mes recherches depuis le début de mon parcours en France, en Suisse puis ici. Manon Bara, Pauline Curnier Jardin, Brice Dellesperger, Natacha Lesueur, Rafaela Lopez, Kineret Lourie, Nils Alix Tabeling, Olivier Richon, Tai Shani.

Trouver le point de friction entre chaque travail n’est pas une tâche facile car ils ont tous des parcours bien différents. Certains émergent et d’autres sont très établis. Leurs œuvres expérimentent aussi bien la performance que l’espace filmique et photographique en passant par la peinture et la sculpture. Ils sont tous très “intense” comme diraient les anglais. Ils ont tous développé selon moi un langage visuel et plastique propre, servant des propos existentiels qui peuvent être chargés de différentes façons.

Le point sur lequel je pense me retrouver dans chacun, c’est cette sorte de grande énergie pour la mise en scène grotesque de l’humanité incluant l’artiste lui-même. Aussi, ‘knot knot’ tire son nom de l’ouvrage ‘Knot’ du psychologue R.D. Laing dans lequel sont articulés des dialogues intimes vécus entre ses patients. Référence centrale dans la construction de la série, je fus tout de même très surprise de la trouvaille collective au knot 2: toutes les pièces furent animées par un personnage central féminin et souvent blond. Il y avait la femme blonde de Tai dans la chambre, celles de Brice et Natacha dans le salon, celles de Pauline dans la cuisine, celle de Manon dans le couloir et la mienne enfermée dans ma propre chambre. Un vrai film d’horreur.

Je sais que le texte a une fonction particulière dans ta pratique – utilisé comme un scenario. Tu parles de l’importance du script, en live pour ‘The wrong lover’, mais aussi dans la série en cours ‘Silent conversations’. Peux-tu nous en dire plus sur comment ces scripts fonctionnent pour toi?

Je suis obsédée par les personnages. Et les personnages parlent, le plus souvent.

Aucun de mes textes, scripts, sous-titres, n’émergent d’une autorité abstraite ou d’une idée générale, mais d’une personne, d’une figure, d’un fou génial qui se réalise à travers sa parole. Le mot qui m’intéresse est celui qui n’a plus d’alternative. C’est aussi un mot qui lorsqu’il le prononce pervertit l’énonciateur: c’est très souvent le bégaiment de la conversation ou de l’interview.

C’est sûrement pour cette raison que j’ai commencé à mettre en scène la rencontre entre l’acteur et un inconnu. La nature même de leur échange est en crise, chacun se faisant glisser dans la réalité de l’autre avec l’espoir perdu d’un point de non-retour.

Au départ, le script est un de mes outils de contrôle, de manipulation, de déguisement aussi.

A travers lui, je peux prendre part à la scène construite pour mes sujets et tenter d’accroître les noeuds relationnels. C’est ainsi que je m’amuse avec les sous-titres des films ‘Silent conversations’, ou que je demande à l’actrice Andréa Coombs de me remplacer. Confus, excessivement anxieux et romantique, je lui demande d’être à la fois ce personnage nommé Marie-France et celui d’Andréa, la comédienne que j’ai rencontrée. Une sorte d’actrice schizophrène ou juste indécise. D’ailleurs, je ne lui ai jamais fait d’audition. Nous discutons beaucoup de la consistance du personnage mais pas de son interprétation. Pour cela, je la laisse se réaliser à travers les performances. Mon scénario doit prévoir suffisamment d’espaces de crise pour la faire vaciller entre sa personne et son personnage. La dernière fois je l’ai envoyé avec son costume du soir – mes vêtements – des accessoires multiples et 4 pages de scripts majoritairement composés d’actions. Cachée dans la pièce avec elle, je l’ai filmé interpréter mes papiers avec ses invités improvisés. Une fois son jeu lancé, je pouvait lui écrire de nouveaux scripts sur de petits cartons et manoeuvrer avec elle.

Maintenant, nous partageons une complicité suffisamment unique pour explorer des jeux de directions et d’interprétations formidables. Je suis en train de mettre sur pied trois nouvelles performances spécialement pour elle durant cette année, à Londres et à Berlin. Après cela,  j’ai bien peur de ne plus réussir à travailler avec d’autres acteurs!

Silent conversations, 2014-2015, serie en cours suivant Serges et Laure. 5 films d’une duree totale de 10:31 min

‘Silent conversations’, 2014-2015, série en cours suivant Serges et Laure. 5 films d’une durée totale de 10:31 min

Qu’est-ce que ce concept ‘Objets d’Imageries’ que je découvre sur ton site, et comment l’utilises-tu?

C’est une invention. Et c’est surtout un vocabulaire de recherche pour mon usage personnel qui me sert à archiver les résultats trouvés après chaque expérience. Images, séquences filmiques, etc. Je les considère tous comme objets du réel tombés quelque part à côté avec un potentiel de faire l’objet d’une nouvelle recherche. J’aime beaucoup inventer des termes au sein de ma pratique, cela m’évite de commenter les pièces et de tourner autour du pot!

Dans un de tes projets realisé en 2013 ‘Is there an opening here?’, tu organisais déjà une exposition, en suivant des règles précises que tu t’étais imposées – à nouveau une sorte de scripte. Quel est ton rapport à ce rôle de commanditeur?

Oui, je vois que tu as bien cherché dans mes archives! Peut-être que c’est parce que personne ne m’invitait à exposer à Lausanne, j’ai dû monter ma propre exposition! Non sérieusement, “Is there an opening here?” était encore une fois le résultat d’une série de coïncidences que j’ai pris le soin de réunir. Je travaillais sur la mise en scène funéraire alors que je m’apprêtais à quitter Lausanne, ville où j’ai passé presque 7 ans de ma petite vie. Ce fut aussi un tournant de ma vie sociale où je passais d’une exploration artistique quasi sauvage à l’entrée dans le cercle mondain qu’offrait le Royal College of Art.


J’ai alors transformé un petit espace d’art à Lausanne en sorte de lieu de cérémonie d’adieux, les offrandes étant des oeuvres d’amis-artistes choisis.


Soigneusement disposées autour de mon grand portrait funéraire, ‘Is there an opening here?’ était un vernissage à l’identité peu claire. Les gens hésitaient à rentrer ne sachant pas s’il s’agissait d’un événement public. En réalité, je traite ces pièces événementielles – ‘knot knot’ – de la même manière que tous mes autres travaux. C’est de nouveau une mise en crise de l’identité de l’espace, de ses codes sociaux, suivie d’une proposition de fiction subjective pour y trouver une résolution.

is there an opening here?, exposition, Lausanne, septembre 2013

‘Is there an opening here?’, exposition, Lausanne, septembre 2013

Toi et Londres ? Et toi dans Londres… ! :) Quelle est l’histoire de la série ‘Houses of gods’?

Ce sont des maisons bénites trouvées à Londres! Ce sont les quelques-unes qui après des heures de marche dans Londres, m’ont finalement ouvert leur porte alors que je faisais une quête pour survivre dans cette ville en leur demandant de me prêter leurs vêtements pour un jour. Je crois que c’était la meilleure façon que j’ai trouvé pour me sentir chez moi à mon arrivée à Londres. Chelsea, Brixton, East London, je suis devenue ‘Mr tout London’, c’était fantastique.

2 images de la série house of gods, tirages jet d’encre, 42x31cm, 2014Série ‘house of gods’, tirages jet d’encre, 42x31cm, 2014

Qu’est-ce qui est particulier selon toi à la scène Londonienne par rapport à celles que tu as côtoyées en France et en Suisse?

En ce qui me concerne, Londres est la plateforme la plus expérimentale et libre que j’ai trouvée pour mon travail. Bizarrement, je suis assez contente que le nombre de jeunes curateurs augmente car ils semblent activer les petits espaces d’art et la scène d’artistes émergents. Je n’ai encore jamais eu d’expérience en France où les choses me semblaient inaccessibles mais j’ai entendu dire que c’est en train de se décoincer et que des petits espaces d’art s’ouvrent dans Paris même..

Pour finir, quels sont les espaces et lieux clés à voir à Londres selon toi? 

La maison de Goldfinger à Hampstead, le jardin botanique de Kew gardens, le marché de Brixton avant qu’il ne se transforme, les bagels de Brick lane, le pub la French house à Soho, Pie mash à Tower Bridge, Barbican et Balfron Tower !