Christophe Herreros aime la fiction.

Une fiction où la puissance des images, les sensations et l’imaginaire le transportent dans son univers bien à lui, à la croisée du thriller américain et de l’esthétisme de la peinture naturaliste.

Ses mises en scènes volontairement stéréotypées vont complètement à l’encontre d’un mauvais cinéma qui pourrait tomber rapidement dans la facilité et le mauvais goût.

Bien au contraire cette maîtrise technique associée au hors champs et à l’univers intriguant des sujets amènent la fiction vers une fascination.

Avec l’utilisation de la boucle, captivante, le dénouement de l’histoire est simplement effleuré; il n’est pas loin mais jamais directement perceptible. Un suspens sans fin qui nous attire. Nous sommes piégés.

Traveling, grues et autres classiques de techniques cinématographiques sont parfaitement maîtrisés comme autant de codes condensés qui nous entraînent immédiatement dans la narration.

Son travail va bien au delà de l’esthétisme et de ce que les images peuvent nous donner à voir au premier abord. L’enchaînement de l’action n’est pas offert sur un plateau, Il faut prendre du temps, libérer notre imaginaire pour ainsi créer sa propre histoire, son propre déroulement du scénario; car la vérité est ailleurs, la fin n’est pas figée.

Diplômé des Beaux Arts de Paris puis du Fresnoy (tous deux avec les félicitations du Jury), Christophe Herreros reçoit en 2010 le prix jeune création du salon du même nom.

Tout est filmé, mais tout se dérobe, il faut être patient


Dans tes oeuvres, tu te sers de codes universels et de techniques cinématographiques que l’on retrouve dans des grosses productions. Ce sont des “pièges fictionnels” pour le spectateur ?

C’est un point de départ, un piège de séduction, la belle image.

Christophe Herreros_Orange Pattern

Ce sont des codes connus, reconnus, chaque mouvement de caméra, chaque lumière, chaque musique, chaque cadre induisent une intention, provoquent une sensation.

Il est très facile de piéger, alors je le fais et je le mets en exergue. “L’image vous a plue ? C’était trop court ? Regardez à nouveau.”

Je me sers des techniques classiques du cinéma comme le travelling, la grue et j’essaie de les pousser littéralement à leur maximum.

Par exemple lorsque je tourne avec une grue, je la pousse le plus loin, le plus haut possible de manière à user l’outil et c’est à ce moment là que je vais chercher un hors champ ou un détail plus pauvre et que se révèlent parfois les stratagèmes, là on voit que le film sensé se passer à NY est en fait tourné à Roubaix ou que la végétation à première vue californienne ressemble étrangement à la Guarrigue du sud de la France.

Tu as dernièrement présenté ta vidéo “Summer of love” *, séquence en boucle intrigante d’un hypothétique drame qui se joue des codes du cinéma Américain, et qui finit sur le plan d’un rocher énigmatique…La boucle et le hors champs sont des signatures de ton travail?

*Lors du parcours St Germain 2014, à la boutique Melinda Gloss (Cur. Timothée Chaillou)
 

Christophe Herreros_Summer of love

Depuis 2008, j’ai essentiellement réalisé des vidéos de courte durée que je présente en boucle dans des installations.

Dans ces vidéos je mets en place des mises en scène stéréotypées, archétypales du cinéma et je les déboute par le hors champs.

Je travaille mes vidéos afin qu’elles soient des condensés de cinéma et le hors champs vient apporter ce décalage qui fait sortir le spectateur du premier récit.

C’est au moment de la boucle que l’amalgame entre les différents temps de la vidéo se fait et le spectateur peut envisager le tout comme une fiction globale. Tout est filmé, mais tout se dérobe, il faut être patient.

De même, dans ta vidéo “Once Upon the End” présentée au salon jeune création en 2010 (NDLR: prix du jury), on retient bien une ambiance générale, une photographie, un cadre, mais pas forcément une histoire. Tu recherches avant tout l’esthétisme et le travail des images dans tes créations?

Christophe Herreros_Once Upon The End

Ce qui m’intéresse au contraire ce sont les histoires.

J’aime que mes films convoquent des univers, des paysages, des décors dont la puissance fictionnelle est reconnaissable. J’aime aussi l’idée que l’on ne retienne qu’une seule image de mes vidéos, une image persistante.

La qualité visuelle de mes images vient de leurs sujets, mais surtout de mon propre rapport aux images, j’essaie d’appeler une sorte de « réminiscence rétinienne » du cinéma, de la peinture, de la série télé. J’aimerais que chacun puisse projeter son film parfait dans mes vidéos.

Tu présentes à la galerie de multiples (à partir du 13 décembre) une série d’images cinématographiques, récupérées sur le web. Tu peux nous parler de cette démarche?

C’est une série intitulée « Suitable for Framing » (NDLR:titre d’un épisode de la série télé Columbo comme chaque photo de la série) qui s’inscrit dans la continuité de mon travail de recherche: une sorte d’archéologie des formes et des signes, particulièrement ceux du cinéma.

A l’inverse d’un cinéphile, je ne regarde aucun film, je vais rechercher des images qui sont, à mon sens, représentatives d’une certaine forme de cinéma. Ces images je les collecte sur internet ou directement dans des films ou des séries que je regarde sur mon ordinateur.

Elles appellent une mémoire télévisuelle personnelle et portent en elles un fort potentiel fictionnel. D’ailleurs chacune pourrait être le point de départ d’une de mes vidéos.

Je tire ces images sur du papier photo baryté et je dépose sur chacune un peu de feuille d’or, comme pour souligner un détail et me les approprier définitivement.

C’est vrai que tu préfères regarder les films en Version Française?

Oui c’est vrai. Dés que c’est possible, je regarde les films étrangers en vf.

Il me semble que le doublage apporte une couche supplémentaire de fiction.

Le léger décalage entre le son et les lèvres permet d’instaurer une distance et en même temps de plonger directement dans le film sans la barrière de la langue étrangère et sans texte à lire. J’ai utilisé ce procédé dans mon dernier film « De Cape et d’Epée ».

Christophe Herreros_De cape et d'épée

Les acteurs français jouent en anglais puis sont doublés en français par des doubleurs professionnels.

C’est assez grisant pouvoir choisir la voix qu’aura un acteur.

J’imagine une discussion entre Robert de Niro et Mel Gibson qui en France sont doublés par le même comédien, il y aurait quelque chose de magique.

Pour l’exposition collective de fin d’année au Fresnoy (Panorama) tu as accroché au mur un simple bout de bois, près de ta vidéo. C’est un acte provocateur ou délibéré ?

Je présentais au Fresnoy cette année là un film en image de synthèse 3D « Le Dragon d’Or » dont le postulat était de le faire réaliser en 24h par les studios d’animation Taïwanais « Next Media Animation ».

Christophe Herreros 5

Pour le présenter j’ai créé un dispositif qui comprenait un banc dans lequel était intégrée une colonne qui renfermait le vidéo projecteur. Ce banc ne faisait pas face à la vidéo et ne permettait pas de voir l’image en entier: le spectateur était obligé de se déplacer, de se lever pour accéder à la vidéo.

J’ai placé sur le mur qui lui faisait face un bout de chêne rectangulaire de 10 x 20 cm.

Dans une exposition spécialement centrée sur les nouvelles technologies, ce bout de bois offrait plus de possibilités que la plus sophistiquée des machines.

C’est le parcours du combattant en tant que jeune créateur pour créer une oeuvre vidéo aujourd’hui?

Le luxe avec la vidéo c’est qu’on peut faire un film avec 50 euros et une caméra mini-dv.

Lorsque l’on est dans des productions qui en appellent aux métiers du cinéma comme c’est mon cas, les budgets peuvent devenir très vite plus importants et il faut alors trouver des financements en conséquence.

Plus d’informations

Le site de Christophe Herreros: http://christopherreros.com/

© Décembre 2014, entretien exclusif réalisé pour Lechassis par Romain Semeteys