Le Fonds de dotation Emerige pour l’art contemporain a lancé la bourse “Révélations” en janvier dernier, dont l’objectif est de soutenir un jeune artiste français ou vivant en France de moins de 35 ans.

“Voyageurs” est ainsi la première exposition initiée par ce fonds qui présente les travaux de 12 artistes issus de la jeune création sélectionnés par un comité* et ainsi éligibles pour être lauréat de la bourse.

Le lauréat, désigné lors du vernissage de l’exposition, bénéficiera d’un accompagnement privilégié en 2015 et d’une exposition personnelle.

Lechassis est parti à la rencontre du commissaire de l’exposition, Gaël Charbau, qui porte le projet depuis son lancement.

L’artiste contemporain a de moins en moins de lieu fixe pour produire. Il voyage et est invité à produire des œuvres là où il se trouve.


Plus de 1000 dossiers reçus pour 12 élus. Comment s’est effectué le choix des nominés au sein du comité et surtout sur quels critères ?

GC: Dès le départ nous avons eu, avec le fonds de dotation Emerige, le désir de réaliser un projet de soutien concret aux jeunes artistes et l’idée de l’appel à candidature s’est dessiné assez vite.

Nous avons reçu beaucoup de dossiers intéressants, de très bon niveau.

La question des critères de sélection est hyper déterminante, mais difficile à appréhender.

 Un des critères, partagé avec le comité de sélection est bien sûr la qualité plastique du travail présenté. Mais le degré de personnalité de l’artiste, ce que finalement Duchamp appelait le “coefficient d’art”, est pour moi le plus important et le le plus difficile à expliciter.

Ce n’est pas facilement formulable, c’est là d’ailleurs le travail du critique d’art. Il peut s’agir d’un sentiment d’étrangeté, quelque chose qui est dense et insaisissable.

Ensuite, viennent les moyens mis en œuvre pour créer cet univers, la maîtrise technique du propos de l’artiste ainsi que la profondeur de ce que disent les œuvres.

Je suis sensible à ce genre d’initiative pour la jeune création car j’ai notamment été par le passé directeur éditorial du Salon de Montrouge aux côtés de Stéphane Corréard (NDLR: entre 2009 et 2014).

L’exposition The French haunted house que j’ai montré au SongEun ArtSpace à Séoul en 2013 était aussi une manière de présenter de jeunes artistes français au public coréen. Je suis de plus assez impliqué dans le programme Audi Talents Awards qui récompense des créateurs émergents.

En résumé, je pense qu’il y a deux articulations pour répondre à la question : les moyens plastiques et la dimension poétique.

La dimensions poétique est au cœur de la dimension artistique.

Les nominés sont tous issus d’une bonne école d’art (ENSBA, Villa Arson, ENSAD, etc.). L’école est-elle un critère de choix, garant d’une bonne qualité de travail ?

GC:  L’école d’art n’est pas forcement un critère.

Pour autant, la démarche de Laurent Dumas (NDLR : président d’Emerige) s’inscrit comme un relais professionnel, qui sert à répondre à la demande des jeunes artistes diplômés d’accéder au milieu de l’art, avec ses galeries et institutions.

En fait, il s’agit plus d’une tranche d’âge et d’une catégorie de personnes que nous cherchons à aider. Les critères sont avant tout artistiques.

Pour en revenir à l’école, c’est vrai que les carrières dans l’art contemporain ne sont pas construites par des qualités uniquement artistiques, mais aussi finalement par ce que j’appelle “l’enrobage”, la promotion, la communication, les réseaux.

A l’école, qui plus est à Paris, les étudiants ont accès à l’écosystème de l’art beaucoup plus facilement. C’est peut-être regrettable, car c’est plus rare de voir des “outsiders” dans les dossiers que l’on reçoit.

Mais de mon côté, c’est avant tout l’authenticité, la force que l’on ressent dans un dossier, qui prime sur le profil.

Comment s’effectuera l’accompagnement du lauréat l’année prochaine?

GC: Quelques temps après l’annonce du premier lauréat (NDLR: le 25 novembre), le Fonds de dotation Emerige mettra à sa disposition un espace de création pour qu’il puisse préparer une exposition qui aura lieu aux alentours de mai 2015 à la galerie In Situ Fabienne Leclerc, dans son espace du Marais à Paris.

Concernant la dotation à proprement parler, 7 500 euros sont alloués à l’artiste pour la préparation et la production de son exposition et 7 500 euros sont remis à la galerie pour la mise en œuvre de l’exposition (scénographie, communication, invitations, éventuelle publication,…).

L’idée de Laurent Dumas avec la Bourse Révélations Emerige est d’aider les jeunes artistes français, de donner un coup de pouce aux galeries, et surtout de faire en sorte que l’exposition ne coûte pratiquement rien au lauréat. C’est un peu l’équivalent d’une aide à la première exposition.

C’est surtout la galerie qui prendra le relais par la suite et choisira ou non de poursuivre le travail avec ce jeune artiste.

Le comité de sélection continuera à suivre l’artiste et à le conseiller si il le souhaite pour la préparation de son exposition. C’est un véritable accompagnement.

Comment le voyage se décline t-il dans cette exposition « Voyageurs » ?

GC:  En tant que commissaire, la problématique ici était de réunir 12 profils complètement différents.

J’ai choisi ce titre « Voyageurs » comme un thème qui me permettait de garder un fil conducteur.

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Le voyage se manifeste de manière polysémique, dans la matière avec Vivien Roubaud, dans le temps avec Lyes Hammadouche, dans nos relation à la ville et à la mémoire avec Joo-Hee Yang ou encore dans une certaine lecture de l’héritage de la modernité avec Boris Chouvellon ou Wilson Trouvé pour prendre quelques exemples.

On passe de tableaux figuratifs à des sculptures abstraites, des installations, de la vidéo. Le répertoire est très ouvert, avec des voyages à la fois poétiques, sentimentaux, scientifiques ou domestiques.

L’idée que ces artistes sont des voyageurs est aussi un clin d’oeil à Nicolas Bourriaud (ndlr : directeur de l’ENSBA et membre du jury de la Bourse Révélations Emerige) qui a qualifié les artistes contemporains de « sémionautes », car voyageant dans les signes des différentes culture de notre société.

Cette thématique du voyage est récurrente chez les jeunes artistes aujourd’hui ?

GC:  C’est, je pense, plutôt une contrainte qui est liée au monde de l’art aujourd’hui.

La plupart des artistes ont déjà effectué quelques résidences à l’étranger, ou participé à des expositions collectives dans des centres d’art.

Ces résidences, c’est un certain mode de vie qui permet finalement aux artistes d’avoir  “le couvert et le toit” car ils ne vivent pas forcement déjà de la vente de leurs œuvres.

L’artiste contemporain a de moins en moins de lieu fixe pour produire. Il voyage et est invité à produire des œuvres là où il se trouve.

Qu’est ce qu’être jeune artiste aujourd’hui ?

GC:  Pour moi c’est clairement avoir un regard ultra aiguisé sur la société, avoir une connaissance très profonde de notre environnement.

C’est savoir prendre des décisions extrêmement courageuses et audacieuses: avoir fait le choix d’une grande forme d’incertitude dans sa carrière ; de la part d’individus qui ont autant de « capacités mentales” que ceux qui travaillent dans des postes de cadres valorisés.

Là où aujourd’hui tout le monde rêve d’avoir une vie sécurisée et prévisible, ces jeunes gens ont l’audace de parler à la première personne, de fixer leurs propres règles et de jouer avec leurs propres contraintes.

A ma connaissance, il n’y a que le monde de la culture qui propose cette épreuve du combattant.

Il y a beaucoup de stress, car c’est un milieu très concurrentiel, et cela dès l’école. L’écosystème est ainsi construit.

Des conseils à donner à nos lecteurs pour découvrir de jeunes artistes ?

GC: Il y a bien sûr le Salon de Montrouge, vivier inépuisable de jeunes talents ; le Palais de Tokyo et ses Modules, qui offre une grande visibilité aux jeunes artistes, le salon Jeune création et certaines jeunes galeries bien entendu.

Mais pour moi, c’est finalement dans les ateliers où je vois le mieux l’idée mouvante que je me fais de l’art.

Plus d’informations

http://www.emerige.com/fr/art-mecenat/

© Novembre 2014. Entretien exclusif réalisé pour Lechassis

*Le Comité de sélection était composé de:

− Laurent Dumas (président d’Emerige)

− Fabienne Leclerc (galeriste, directrice de la Galerie In Situ)

− Angélique Aubert (directrice du mécénat et des projets artistiques Emerige)

− Gaël Charbau (commissaire d’exposition)